Visiter le musée Zadkine, 100 bis rue d’Assas, juste après la faculté de droit en descendant depuis la Closerie de Lilas, c’est toujours un bonheur parce qu’on est au cœur de la vie artistique de Montparnasse de l’entre deux Guerres quand les artistes sont revenus de Montmartre. Il y a de ces lieux comme l’atelier Giacometti, ou celui de Bourdelle, tous dans ce même quartier. Toutefois, à l’époque, Zadkine est installé rue Rousselet, autre rue charmante légèrement excentrée vers l’église Saint-François Xavier. On est alors à équidistance entre les Invalides et Montparnasse proprement dit.
Revenons rue d’Assas, dans ce si joli musée Zadkine.
L’exposition ne nous montre-t-elle pas un cheminement parallèle comme celui partagé et conduit par Braque et Picasso ?
Ce n’est pas tant une longue amitié qu’un coup de foudre autant esthétique qu’amical qui lie deux artistes : Ossip Zadkine (1888 – 1967)) et Amadeo Modigliani (1884 – 1920).
Les deux hommes se rencontrent en 1913. Ils ont respectivement 25 et 21 ans. Modigliani est parisien depuis 1906, Zadkine n’y est présent que depuis 3 ans. Les deux se destinent à la sculpture.
Modigliani laisse quelque 25 sculptures en pierre, essentiellement des têtes de femme. En 1914, il cesse la sculpture officiellement pour raison de santé, la poussière de pierre lui encombrant les poumons déjà très fragiles par une pneumonie ; il fut aussi très poussé par le Dr Paul Alexandre et sans doute aussi par le marchant Sborovsky lequel vendait déjà des toiles d’Utrillo, Liepzicht, Soutine… Ce « détournement » de la sculpture va séparer les deux amis ?
Mais peut-on vraiment parler d’amitié puisqu’il ne s’agit que de quelques années finalement. Ou une amicale inspiration ?
Au centre de leur quête, il y a ce visage ovale fondé sur les cariatides, que Modigliani ne se lasse pas de dessiner (l’exposition en montre plusieurs venues de collection particulière initialement de celle du Docteur Paul Alexandre, le plus grand collectionneur des dessins de Modigliani). Un visage qu’airait pu signer Modigliani.
Plusieurs œuvres sont marquantes. Ainsi une Tête de femme de 1924 (Modigliani est mort depuis 4 ans) dont la géométrie n’est pas sans rappeler les ovales et la géométrie des portraits (amande des yeux, style sévère, nez droit et bouche pincée) de Modigliani. On la retrouve dans un crayonné de Modigliani, Tête de face sur un socle datant de ces années 1911 – 1914.
On retrouve ces caractéristiques dans le portrait de Béatrice Hastings, cette belle anglaise présentée au peintre par Max Jacob en 1914. Le poète cubiste, brasseur d’idées et de gens, avait 38 ans. Avec Béatrice Haskings, Modigliani trouve ce style singulier et personnel que nous retrouvons notamment dans cette Femme au ruban de velours. Subterfuge génial du peintre ? On ne voit que le ruban, sans s’attarder au fond à la fois végétal et marqué par ce rouge, à droite de la toile, qui rehausse l’ensemble par son étrangeté, sa brutalité et son mystère.
Un Nu allongé de 1924, semble en écho au fameux nu allongé signé Modigliani quatre années auparavant. C’est surtout dans les Deux nus (1920 toujours) placés l’un à côté de l’autre qu’Ossip Zadkine se différencie, se singularise, jouant autant des perspectives brisées que du cubisme.
On remarquera Femme Brune de 1919-1920, un joli portrait mais… un faux ! C’est une très bonne chose que d’en montrer un comme un appel à la vigilance. Car des faux Modigliani, il s’en crée tous les jours. Parce qu’il est facile à imiter ? Ou parce qu’il y aurait eu un commerce de certificats : vrais tableaux et faux certificats pour en déprécier la valeur ou faux tableau et vrai certificat pour en assurer tous les bénéfices…
Modigliani va vite devenir un mythe, très vite après sa mort. Il est le Prince de Montparnasse et sa réputation met dans l’ombre tant d’artistes qui ne méritaient pas ce purgatoire. C’est ainsi. Le mythe est-il un peu artificiel ? Car bien des spéculateurs auront compris l’évolution d’une cote sur le marché de l’art.
Zadkine survivra 47 ans à son ami italien et continuera son œuvre jusqu’à sa mort en 1967. Entre les Arques dans le Lot et sa maison de la rue d’Assas, le sculpteur jouira d’une renommée mondiale.
Pour prolonger la visite, on peut lire le nouveau roman d’Eric Mercier, l’Enigme Modigliani aux éditions de la Martinière en collection noire, un thriller haletant comme on dit où l’on trouve un faussaire pendu, une spécialiste noyée et une folle course pour démasquer les coupables. Ce qui nous plonge dans le Montparnasse des années vingt, évidemment.
Musée Zadkine du mardi aux dimanche de 10 à 18 h. Au 100 bis rue d’Assas 75006 Paris. Jusqu’au 30 mars 2025
Dans la même catégorie