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"Les Trois Villes", classique méconnue de Zola
Les Trois Villes - Gallimard

"Les Trois Villes", classique méconnue de Zola

Par Christophe Mory

Classique méconnue, cette trilogie de 3 fois cinq cents pages vient de paraître en un seul volume dans la collection de la pléiade chez Gallimard. Un événement. Zola les a écrits entre 1893 et 1898, années marquées par son engagement dans l’affaire Dreyfus.


Lourdes. Zola y séjourne et s’étonne de la ferveur et des défilés d’handicapés, de misérables, de toute la détresse du monde.  

Pierre Froment est amoureux de sa cousine Marie. Un soir d’été, ils s’embrassent dans la propriété familiale. Est-ce péché ? Marie a un accident de cheval elle est désormais grabataire. Est-ce pénitence ? Pierre devient prêtre. Fraichement ordonné, il emmène Marie à Lourdes. Un médecin croit qu’une crise d’hystérie pourrait permettre à Marie de marcher à nouveau. A Lourdes, elle prie devant la grotte. La Vierge lui aurait promis la guérison devant le Saint Sacrement. Pendant ce temps, Pierre est écœuré du commerce autour de Bernadette et de la religion. Mais la Grande procession a lieu, magnifiquement décrite, racontée, et Marie se lève de son grabat : guérie.  Dans le train du retour, elle annonce entrer au Carmel pour prier que son cousin, Pierre, retrouve la foi.  

Plaider la modernité à Rome

Cinq années ont passé. Pierre Froment a été récupéré par un vieux curé de l’Est parisien pour s’occuper des enfants de pauvres. Il n’y a que cela pour vivre l’Évangile. Les pieds dans le caniveau et les mains dans la misère, il vit la charité au quotidien et en tire un livre « La Nouvelle Rome » prônant le renouvellement de l’Église : plus de pauvreté, plus de charité, ouverture du mariage aux prêtres qui le souhaitent, changement de gouvernance, etc. Vous pensez bien que l’ouvrage est mis à l’Index et ne pourra être publié. Sauf autorisation papale. Qu’à cela ne tienne, Pierre Froment part pour Rome demander une entrevue. Il ne devrait pas en avoir pour longtemps. Il est logé chez une duchesse romaine dont la fille vient de se séparer de son mari. Qui pourrait annuler ce mariage sinon le frère de la duchesse, cardinal, prélat de sa sainteté. Un passe-droit en quelque sorte qui pourrait nuire en cas d’élections, de conclave… L’expérience romaine va durer six mois pendant lesquels le pauvre Pierre Froment est baladé de secrétariats en évêques, en sacristie et salles de pas perdus. L’Église est à désespérer et l’entretien avec sa Sainteté aura lieu secrètement et nuitamment pour entendre que l’obéissance est le ciment de l’édifice. Le livre du père Froment ne pourra être publié.  

Zola a passé trois mois à Rome. Ses descriptions minutieuses pourraient constituer un guide. En une ou deux phrases, il campe le décor du Vatican, les ombres du Corso, les ruelles du Transtevere. Il insère dans son récit une histoire d’amour folle, digne d’un opéra italien qui s’achève par la mort des amoureux et leur inhumation en un même cercueil. La passion à l’Italienne.  

Paris capitale politique

Trois ans après, Pierre, l’abbé Froment, vit à Neuilly et, comme le père Cénabre du roman de Bernanos, l’Imposture, il ne croit plus en rien mais est vénéré par ses paroissiens. Avec l’abbé Rose, il visite les miséreux, demande de l’aide, soigne les malades. Mais un jour, un ouvrier qu’il connaît pose une bombe dans l’immeuble d’un banquier. Cet ouvrier est un protégé de Guillaume Froment, le frère de Pierre, scientifique athée marqué de positivisme. Guillaume a été blessé dans l’explosion ; Pierre le recueille à Neuilly. Les deux frères se retrouvent. C’est foi contre science et le débat, passionnant, débouche sur la conscience sociale. Pierre abandonne la soutane et s’éprend de la fiancée de son frère. L’ouvrier est condamné à mort et exécuté. Les politiques sont perdus dans l’affaire des chemins de fer africains (transposition de l’affaire du Panama) : prévarication, corruptions, scandales… En une folle journée, juges, avocats, journalistes et ministres assistent à l’exécution de l’anarchiste (au petit matin) puis au mariage en grande pompes à la Madeleine de la fille d’un banquier à un fils de ministre ; enfin à la première de Polyeucte à la Comédie française pour les débuts d’une jeune comédienne. Une journée si parisienne… Et si les anarchistes tentaient de faire exploser le Sacré Cœur de Montmartre ? La menace est réelle : les Froment fomentent un attentat pour accélérer la fin d’un monde et l’avènement d’une justice sociale.  

 Ces trois romans d’Emile Zola (Lourdes, Rome et Paris) sont à lire d’urgence d’une part pour la problématique ecclésiale (on a l’impression du François dans le texte), d’autre part pour le style de Zola : Quelle écriture ! S’il cède parfois au sentimentalisme (les amours de Guillaume et Marie), les descriptions sont saisissantes, les personnages sont de vrais caractères et bien des épisodes tiennent en haleine. Cette trilogie interroge sur la foi, sur l’Église, sur le rôle et la place du chrétien dans le monde.  On est happé et les 1936 pages se dévorent. Une lecture idéale pour les vacances d’autant que Gallimard a la bonne idée de les publier en un volume de la bibliothèque de la Pléiade avec en bonus des textes préparatoires, le Journal de Zola sur les sites qu’il visite pour s’en imprégner ; et un appareil critique passionnant.

Le coût (75 euros) est vite oublié par la passion qui fait tourner les pages : une valeur d’éternité. Et une belle idée de cadeau.

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