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Gentileschi fille et père : Entre Caravage et Titien
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Gentileschi fille et père : Entre Caravage et Titien

Par Christophe Mory

Artemisia Gentileschi (1593 – 1656) 

Qui la connaît ? Elle est la fille d’Orazio Gentileschi, immense peintre, ami et rival de Caravage. Nous sommes en pleine Renaissance quand l’Eglise catholique s’oppose à la Réforme.  « En ce début de XVIIème siècle, près de la moitié de l’Europe récusait l’autorité pontificale. (…) Que l’éclat de Rome témoigne de sa prééminence sur toutes les villes de l’univers ! Que sa grandeur, sa majesté, ses richesses éblouissent les yeux des pèlerins. Que la splendeur de ses églises écrase les corps, balaie les doutes, éclaire les âmes ! (…) Tel était l’esprit de ce programme politique, issu des résolutions du Concile de Trente contre les principes de la Réforme, qui allait engendrer ce que l’Histoire appellera un jour « l’art baroque 1». C’est dans ce contexte que naquit Artemisia.  

Enfermée, loin de tout raffinement jusqu’à l’âge de 18 ans, elle apprend de son père (elle est la fille aînée) à dessiner, peindre, préparer les couleurs. Les écoles de Beaux-Arts étant fermées aux filles, elle suit les conseils d’un collaborateur de son père, Augustino Tassi qui la viole lorsqu’elle a dix-sept ans. Il faudrait les marier pour retrouver l’honneur. Mais Tassi se retire un an après. Un procès a lieu, qui dure neuf mois, une épreuve particulièrement humiliante pour Artemisia qui en tirera un regard terrible sur les hommes et une mise en scène de la femme dans sa violence vengeresse. 

Artemisia a été séparée de son père Orazio pendant vingt-cinq ans. Il fut son paternel, son maître puis son rival par une compétition organisée pour effacer cette femme de l’histoire de l’art et des commandes publiques. Les deux regards se rassemblent parfois. Regardons Judith et sa servante, une toile réalisée par Orazio vers 1612 et peinte par Artemisia trois années plus tard. Judith a décapité Holopherne. Elle tient le glaive de la main droite. Les deux femmes sont tournées vers l’extérieur droit du tableau, comme si elles étaient dérangées, qu’elles entendaient du bruit, qu’il fallait fuir en tous cas. Sous le pinceau d’Orazio, elles sont vêtues sobrement en jaune pour l’une en rouge pour l’autre. L’attitude est la même dans la peinture d’Artemisia mais la main de Judith est posée sur l’épaule de la servante -ce qui donne un caractère dramatique ou complice. La servante est coiffée d’un fichu -ce qui permet une virtuosité picturale avec ses plis et ses nœuds.  

Elle n’a que dix-huit ans lorsqu’elle peint Suzanne et les vieillards. L’épisode biblique2 raconte le mensonge, la fausse accusation de vieillards libidineux pris de désirs pour une jeune femme se baignant au fond d’un jardin. Artemisia Gentilleschi les peint sur le tiers de la toile, chuchotant, regardant, préparant l’assaut. L’un parle dans l’oreille de l’autre qui rougit de désir. Suzanne est nue et blanche, elle tourne la tête. Crie-t-elle ? Possible. Le bras droit la protège, le bras gauche s’élance comme une protestation. Assise, décentrée sur la gauche, tendue, victime terrible presque dépossédée d’elle -même. L’intensité dramatique, évidente, accentue le rapport forces/fragilité, Masculins/féminin. Nul besoin d’être féministe pour crier au scandale.  

Sa Judith décapitant Holopherne, où elle donne ses propres traits à Judith, et ceux de Tassi à Holopherne. Caravage et Orazio Gentilschi avaient chacun peint la scène. Ici, sous le pinceau d’Artémisia, la violence vengeresse s’exprime à travers le mouvement des deux femmes : rien n’est figé et le sang gicle sous le couteau autant que dans le regard de Judith.  

Parmi les quelques cinquante toiles exposées au premier étage du Musée Jacquemart-André, on s’arrêtera devant une Vénus endormie. On a envie de dire « Vénus alanguie ». 

Réalisée en 1626, la toile semble être une commande d’un riche mécène. Preuve en est le bleu outremer qui couvre tout le matelas de Vénus (c’était la couleur la plus onéreuse pour l’artiste). Ici, point d’homme mais Cupidon qui évente le visage de la déesse dont le visage marque moins le sommeil (bien que les yeux soient fermés) que l’amusement discret de se sentir sous l’attention de l’ange d’amour. La fenêtre est ouverte sur un paysage sombre, comme marqué par un orage qui vient ou qui va. Ce morceau fut composé par le paysagiste romain Paul Bril (qui avait eu comme collaborateur Augustino Tassi !), qu’elle faisait travailler. On pense à Caravage, bien sûr, mais aussi à Giorgione ou au Titien. C’est dire l’excellence de cette peinture. Ses contemporains ne s’y trompèrent pas : elle fut connue et reconnue à Naples, Rome mais aussi à Londres à la cour de Charles 1er 

 

L’exposition Artemisia, héroïne de l’art se donne au Musée Jacquemard André, boulevard Haussmann à Paris, jusqu’au 3 août. Pour préparer la visite, ou la prolonger, la biographie Artemisia d’Alexandra Lapierre (Robert Laffont, 1998) a été réédité en collection Pocket : une biographie haletante qui se lit en un souffle.  

 

Christophe Mory


1. Alexandra Lapierre, Artemisia edpocket p. 45

2. Livre de Daniel, Chap XIII

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