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Théâtre : Si Jeanne d’Arc avait eu 16 ans en 2020

C’est dans un format original à la fois sur scène et en direct sur les réseaux sociaux, que Marion Siéfert, jeune metteuse en scène, a imaginé le personnage contemporain de « _jeanne_dark_ ». Une pièce à découvrir jusqu’au 18 octobre au théâtre de la Commune à Aubervilliers.

jeannedark2(C)MatthieuBareyreDans une banlieue pavillonnaire d’Orléans, Jeanne, 16 ans, rentre du lycée sac à dos coloré sur les épaules et baskets aux pieds. Une fois dans sa chambre, son premier réflexe n’est pas d’égrener son chapelet mais bien son fil Instagram. C’est ainsi que commence _jeanne_dark_, la nouvelle pièce de théâtre écrite et mise en scène par Marion Siéfert, en représentation jusqu’au 18 octobre au théâtre de la Commune à Aubervilliers.

Sur la scène de la Commune, une boîte en papier blanc fait office de chambre. Une chambre d’adolescente épurée, presque glaciale, dans laquelle Jeanne se meut comme un oiseau en cage. Sa chambre c’est aussi paradoxalement le lieu de sa libération. Dans ce cocon inhospitalier, Jeanne se livre sur son mal-être adolescent, ses questionnements sur la sexualité, sur sa relation avec ses parents et sur son rapport aux autres. « Je pense que j’ai écrit cette pièce avec le désir d’exprimer des choses que je n’avais pas pu exprimer à l’époque et de m’autoriser une violence que je m’étais interdite« , explique Marion Siéfert. 

Une pièce à double entrée

Jeanne active sa caméra, équipée d’une perche à selfie. Son direct Instagram, et la discussion d’1h30 avec ses followers, qui sont aussi des spectateurs, commence. Car ce seul-en-scène interprété par l’actrice Helena de Laurens a la particularité d’être rediffusé en direct sur les réseaux sociaux, ouvrant une double perspective : il fait à la fois participer activement les spectateurs à la pièce et interroge dans le même temps leur usage des médias sociaux. Les spectateurs dans la salle assistent quant à eux à une double mise en scène du personnage. Cette dernière apparaît face à eux mais le regard tourné vers son smartphone et ses abonnés à qui elle s’adresse. Le live Instagram est retransmis sur deux écrans aux extrémités de la scène.

Derrière ce pseudo choisi par la jeune fille, « _jeanne_dark_ » est une plongée dans la jeunesse d’aujourd’hui. Une jeunesse qui réinvente les formes d’expression traditionnelles autour d’un langage, d’un jargon, de mimiques sexualisées sur des musiques langoureuses que l’on retrouve à foison sur TikTok.

Contre toute attente, derrière cette fresque du quotidien, il y a aussi une fresque religieuse. La figure de Jeanne, orléanaise et adolescente, issue d’une famille catholique pratiquante n’est pas sans rappeler l’icône religieuse du 15e siècle. « Ce sont deux jeunes femmes qui ont défendu ce en quoi elles croyaient, ce qu’elles avaient dans leur cœur. La Jeanne que j’ai créée, c’est un personnage du quotidien. Pas quelqu’un qui va se battre contre des Anglais ». Marion Siéfert va d’ailleurs questionner jusqu’à l’image de sainte qui colle à la figure de Jeanne. La sainteté doit-elle forcément impliquer de la douceur et de la bienséance ? N’y a-t-il pas eu de la violence sur les traces de Jeanne d’Arc ? Le parcours adolescent n’est-il pas lui aussi constamment troublé ?

Questionner la sainteté et l’Eglise

Enfin, c’est plus largement une remise en question de l’Eglise que Marion Siéfort nous propose : « J’ai choisi de m’inspirer de ma propre adolescence, de parler de mon rapport à la religion à cette période là de ma vie, à une époque où je n’arrivais pas à formuler les choses. C’est une religion qui ne me donnait pas d’issue dans les problèmes que j’avais, qui m’imposait un certain nombre de tabous, de carcans, extrêmement handicapants à l’époque. En ré-ouvrant des carnets spirituels, j’ai retrouvé les injonctions qu’on nous posait, un contrôle exercé sur nos sexualités d’adolescents et ce soupçon que tout ce qui est de l’ordre du corps était pêché. » Ce rapport obsessionnel au corps de l’Eglise, Instagram l’entretient également à son tour désormais. « Dans les peintures religieuses, comme sur Instagram, il faut éveiller le désir sans jamais montrer un téton ou un sexe. Il faut respecter des interdits et des règles de pudeur tout en amenant le spectateur à adorer l’image et ce qu’elle représente. L’histoire de l’art religieux est habitée par cette tension : représenter le divin dans des corps, voiler et dévoiler, éveiller les sens pour encourager la piété« , analyse la metteuse en scène qui va aussi jusqu’à bousculer sa propre institution : le théâtre.

Réinventer le théâtre

En créant deux univers théâtraux, l’un réel sur scène, et l’autre virtuel, elle multiplie les possibilités d’interprétation offertes au public : « Je fais se rencontrer deux publics antagonistes. Parfois le live rassemble des gens qui n’iront jamais au théâtre et inversement dans la salle, il y a aussi des personnes qui ne mettront jamais les pieds sur Instagram« . 

En ce 14 octobre, soir de représentation et alors qu’Emmanuel Macron instaurait le couvre-feu pour une durée de plusieurs semaines, Marion Siéfert avait peut-être vu juste. Proposer une nouvelle forme de spectacle virtuel et à distance, c’est peut-être ça l’avenir du théâtre aujourd’hui…

 

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