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Va-t-on re-panser la solitude après le confinement ?

Le confinement comme nous le vivons actuellement est une expérience sociétale inédite dans l’histoire de l’humanité. Il a mis en lumière certaines difficultés, dont notre rapport à la solitude, qui pourrait être amené à changer.

 

Son histoire a tiré les larmes d’une bonne partie des Français. Jeanne, 97 ans, a ému de nombreux téléspectateurs sur France 2 lundi soir, quand interrogée par une journaliste, elle raconte les yeux embués, “qu’à 97 ans, ce n’est pas une vie de vivre ça”. Séparée de son mari et de ses enfants depuis le début du confinement, la vieille dame ne peut retenir sa peine d’être “enfermée” dans sa chambre toute la journée. Et c’est sans compter ses voisins de chambre victimes eux aussi du syndrome de glissement. Le poids de la solitude pourrait-il être aussi meurtrier que le Covid lui-même ? La question mérite d’être posée et a d’ailleurs fait vaciller la position du gouvernement sur la prolongation du confinement pour les personnes âgées après le 11 mai. L’exécutif a finalement rétropédalé et a même décidé de relâcher l’étau autour de cette population fragilisée par l’isolement. Ainsi depuis hier, les résidents des EHPAD peuvent recevoir la visite d’un ou deux proches à condition que celle-ci soit strictement encadrée. Et à condition de ne pas se toucher.

 

10 millions de Français vivent seuls

Alors que notre santé psychique ne tient en ce moment qu’à une connexion internet et à un coup de fil, cette pandémie mondiale a le “mérite” de nous interroger sur notre rapport à la solitude et à celle des autres. Le confinement nous place en effet dans l’inconfort comme tend à le souligner Mgr Aupetit : “Il n’est pas bon que l’Homme soit seul, dit la Bible. Nous sommes des êtres de relations. Le « je » naît par rapport à autrui.

Pourtant, c’est une réalité : 10 millions de Français vivent seul (soit 16% de la population) selon l’Insee. Et ce phénomène, qui ne concerne pas que les personnes âgées, est en pleine progression depuis un demi siècle. La part des personnes seules dans l’ensemble de la population est passée de 6 à 16 % entre 1962 et 2016, selon l’Insee. Ainsi, contrairement aux idées reçues, les jeunes générations sont particulièrement touchées : 66% des moins de 35 ans se sentent régulièrement seul contre 44% pour le reste de la population. Preuve de l’ampleur de ce fléau, une journée est consacrée à la solitude chaque année en France. Le 23 janvier est désormais l’occasion de sensibiliser sur une problématique sociétale aussi dangereuse pour la santé que le tabagisme, l’obésité ou l’inactivité physique, comme nous le révèle l’association Astrée qui lutte contre toutes les formes de solitude. 

Des rapports différenciés à la solitude

La configuration de notre société contemporaine semble en effet plus propice à la distanciation sociale, même hors confinement. En effet, comme l’explique le sociologue Sylvain Bordiec : “Plus les sociétés sont différenciées dans leurs activités, par les classes sociales, plus il y a de types de territoires, plus il y a de types de modes de vie, plus le sentiment d’être seul est consubstantiel de la condition humaine.” Si la solitude est présente dans l’ensemble des vies, elle ne peut être vécue de la même manière selon notre sexe, notre classe sociale et notre milieu territorial (rural ou urbain). “Pour certains le confinement est un calvaire et pour d’autres, c’est une occasion de se retrouver avec soi-même. Nous sommes inégaux face à la capacité d’en faire quelque chose de positif pour soi”, indique Sylvain Bordiec. 

 

Par ailleurs, “le sentiment d’isolement peut être accentué en milieu urbain où les vies sont anonymes”, décrypte Sylvain Bordiec. La bétonisation massive du 21e siècle est particulièrement pointée du doigt. Aujourd’hui, 77,5% de la population vit en ville contre 52,9% en 1936. La bétonisation galopante offre à ces urbains des “non-lieux, des espaces de circulation impersonnels à l’opposé d’une vie de quartier telle qu’elle était naguère, conviviale et personnalisée”, explique Céline Bryon-Portet, auteur de Vers une société plus conviviale et solidaire ? Les associations et réseaux fondés sur la proximité géographique à l’ère postmoderne.

Après la ville, l’apparition des réseaux sociaux, pourtant censés resserrer du lien, est aussi considérée comme fauteur de trouble. Si 76% des Français pensent que les réseaux sociaux permettent de garder le contact avec la famille et les amis, et si 50% saluent leur capacité à provoquer de nouvelles rencontres, près de 7 Français sur 10 mettent également en avant le fait qu’ils réduisent les échanges dans la vie réelle, comme le révèle un sondage BVA pour Astrée de 2019. Aussi cette crise pourrait-elle être le révélateur d’un certain nombre de paradoxes dont a accouché notre société : “Je pense que notre société secrète une forme de solitude qui est rarement regardée en face. On se présente hyper connectés et pourtant, on ne dit pas assez que beaucoup de gens expérimentent une forme de solitude qui est méconnue. Une forme de solitude paradoxale puisqu’ils ont un cercle de connaissances étendu”, analyse Jacques Arènes, psychanalyste et psychothérapeute. Il ajoute : “Cette expérience de repli sur soi peut nous forcer à un examen de conscience. Elle nous invite à examiner que multiplier les connexions, les followers sur Twitter, n’est pas un indice de lien avec les personnes”.

Le début d’une prise de conscience

L’inquiétude amenée par la crise peut à cet égard nous mobiliser. Au-delà des nombreuses initiatives solidaires qui ont fleuri dès le début du confinement, le quotidien a pu être récemment ponctué de démonstrations d’affection inhabituelles. “Aujourd’hui je constate une plus grande tendresse dans les relations de travail par exemple, des collègues qui s’enquièrent de la santé des uns et des autres”, note Jacques Arènes. “Ce régime d’inquiétude comme on peut le pratiquer lorsqu’il arrive un drame dans une famille, n’est pas toujours une mauvaise chose. Il permet de resserrer les liens”, affirme le psychologue. Repenser la dimension éthique avant la dimension processuelle, est-ce la clé pour soigner ce trop-plein d’individualisme qui nous caractérise ? “On a longtemps agi de la sorte : “Tout se gère bien du moment qu’on a le process”, lance Jacques Arènes. Cette manière un peu mécanique de concevoir les relations humaines est particulièrement visible au sein des EHPAD. Ce système particulièrement critiqué depuis ces dernières semaines, faute de mauvaise anticipation de la crise, n’est peut-être pas le seul responsable. La société dans son ensemble a aussi un rôle à jouer dans la considération des anciens : “On a trop facilement laissé nos aînés dans les EHPAD en se disant qu’ils sont protégés. Mais le rôle familial est essentiel. Aujourd’hui nous ne pouvons plus tout déléguer”, constate Joachim Tavarès, ancien directeur d’EHPAD et fondateur de la start-up PapyHappy. “Certes, il y a un problème de manque de personnel, de formation, d’attractivité du travail. Les aînés entrent de plus en plus dépendants dans les maisons de retraite avec un besoin de soins plus important et cette adaptation des moyens n’a pas toujours été au rendez-vous”, poursuit-il. “Mais ce n’est pas le système en soi qui n’est pas bon. Nous avons avant tout besoin de liants humains”. En résumé, si le “process” ou du moins les structures de notre société sont à revoir, c’est aussi et surtout la manière dont nous interagissons les uns avec les autres qui doit être rééxaminée. 

Depuis un mois, la pandémie a rompu la cadence de nos emplois du temps chargés. S’il est difficile de tabler sur le maintien des bonnes habitudes post-confinement, elle aura au moins eu pour conséquence de ralentir notre rythme de vie et de réévaluer nos priorités. Parmi elles, celle de prendre des nouvelles de nos proches et de renouer avec l’essentiel. Sylvain Bordiec est quant à lui moins optimiste sur l’après. “Si le confinement pourra jouer un rôle d’accélérateur des inégalités et des entre-sois – quand on est confiné on se situe dans l’espace social des confinés (celui qui possède un jardin ou non, qui est accompagné ou pas) – il n’aura certainement pas raison des intérêts économiques et financiers plus puissants que notre seule prise de conscience. Regardons la canicule de 2003 et ses millions de morts. Bien que cet événement ait eu l’effet d’un coup de massue médiatique sur le sort des personnes âgées en institut, la situation n’a pas pour autant évolué par la suite”. En sera-t-il de même après le 11 mai 2020 ? La prise de conscience constitue déjà un « bon » premier pas vers le changement.