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Droit au blasphème : des religieux de plus en plus critiques

Depuis un mois, la France est en proie à une vague d’attentats terroristes qui ravivent le débat sur le droit au blasphème. Peut-on tout dire au nom de la liberté d’expression mais au prix de certaines vies ? De plus en plus de prêtres et évêques questionnent ces fondamentaux hérités des Lumières.

Septembre 2020. Le procès des attentats de janvier 2015 s’ouvre à Paris. Le journal Charlie Hebdo commande à l’Ifop une grande enquête afin de mieux cerner l’état de l’opinion des Français concernant le droit au blasphème, les caricatures du prophète Mahomet et la liberté d’expression. 59% des Français interrogés se disent alors favorables à la republication des caricatures au nom de la liberté d’expression, soit 21 points de plus qu’en 2006. 

Mais, en l’espace de deux mois, le débat semble avoir changé de direction et s’être divisé. Depuis ce dernier sondage, Samuel Paty, enseignant en histoire-géographie dans un collège de Conflans-Sainte-Honorine a été sauvagement exécuté le 16 octobre 2020. S’en est suivie, deux semaines plus tard, une deuxième attaque terroriste à Nice faisant trois morts dans la basilique Notre-Dame de Nice.

 Ces deux événements d’une rare violence pourront-ils bouleverser la relative unité autour du principe de liberté d’expression ? C’est fort possible comme le montre justement le sondage de l’Ifop sur la question : “l’impact des attentats a sans doute contribué à faire évoluer l’opinion sur le sujet si on en juge un sondage réalisé au lendemain des attentats de janvier 2015 qui montrait que la majorité des Français (57%) estimait qu’il ne fallait « pas tenir compte » des réactions d’indignation chez les musulmans pratiquants et « continuer de publier ce type de caricatures » (étude Ifop/JDD du 16 au 17 janvier 2015). 


« Jeter de l’huile sur le feu », Mgr Le Gall


Or aujourd’hui, après l’attaque de Nice, la communauté catholique ne cache plus son malaise et sa crainte d’être à nouveau attaquée. Des religieux sont désormais nombreux à questionner sans filtre la liberté d’expression à tout prix. Interrogé sur France Bleu Occitanie, Monseigneur Robert Le Gall,  archevêque de Toulouse, a été l’un des premiers à condamner ouvertement la liberté de blasphémer, expliquant que “montrer à des enfants des caricatures de Mahomet, c’est jeter de l’huile sur le feu« . « On ne peut pas se permettre de se moquer des religions« , a-t-il ajouté avant de défendre cependant « la liberté d’être ensemble, de parler ensemble, la liberté d’être des frères ensemble, mais pas de s’invectiver« . Ses propos ont suscité l’ire de plusieurs personnalités politiques telles que Georges Méric ou encore Jean-Luc Mélenchon. 


« Des discours qui finissent par exciter des fous »,  père Jean-Louis Giordan


L’archevêque de Toulouse n’est pas le seul à assumer de telles déclarations. Il est rejoint par Monseigneur André Marceau, évêque de Nice, qui, dans un entretien à Nice-Matin, a déclaré qu’il ne se sentait pas Charlie : “Je suis André Marceau ! Soyons nous-mêmes avec nos convictions. Ces caricatures, ce n’est pas mon problème. Certes la liberté d’expression est sacrée en France, mais que chacun s’assume. Il y a des identités qu’on ne peut pas trop bafouer à la légère » tout en suggérant : “Dans les cercles de l’islam on doit prendre des mesures, tenir des propos afin d’ouvrir les fidèles à d’autres réalités que celles qui vont jusqu’à l’extrémisme. Les musulmans doivent dire très fort qu’ils ne portent pas cette violence« . Des propos partagés dans Le Parisien par le père Jean-Louis Giordan, ancien curé de la basilique Notre Dame de Nice : “Je suis en colère contre ces discours qui, sous couvert de défendre la laïcité et la liberté d’expression, salissent les religions et finissent, au bout du compte, par exciter des fous« . 

Interrogé sur Cnews, le père Michel Viot affirme également être contre le blasphème qui “blesse les gens inutilement”. Face à lui, Hassen Chalghoumi, responsable associatif et religieux franco-tunisien, président de l’association culturelle des musulmans de Drancy, tient un discours plus nuancé : “Certes, la majorité des musulmans n’est pas d’accord sur la question du blasphème. Mais on vit dans un pays de liberté en même temps, il faut le comprendre. Le sacré de Charlie Hebdo n’est pas mon sacré. Mais je le respecte.” 

Que dit la loi ?

Le respect de toutes les religions, c’est d’ailleurs l’un des piliers de la notion de laïcité, une laïcité de la concorde, elle-même garante de notre liberté d’expression et de pensée. Pour rappel, comme toute liberté fondamentale, la liberté d’expression n’est pas absolue et ses limites sont définies par la loi du 29 juillet 1881. Les infractions notables sont la diffamation, l’injure, ou encore les provocations à la discrimination, à la haine ou à la violence envers autrui. La législation française n’a donc pas à proprement parler de droit au blasphème en ce qui concerne les croyances, les symboles et les dogmes religieux. Elle protège cependant les individus, les croyants dont des publications ou propos pourraient leur porter atteinte.

Commentaires

  1. Merci à ceux qui ouvrent enfin ce débat : la liberté d’expression, jusqu’où ? Les caricatures ne sont-elles « que » que blasphème ? Elles sont en tout cas des blessures, non pas dans la chair des croyants, mais dans leur esprit, dans leur âme, dans leur affectivité. Des blessures réelles, des endroits de souffrance et de cris intérieurs, infligées de façon gratuite de surcroît, et autorisées – ou plus – par ceux-là même dont on attendrait protection et justice. Faut-il s’étonner dès lors de la violence qu’elles suscitent ? « tu me blesses, je te blesse ». Inacceptable, bien sûr; condamnable, évidemment. Là n’est pas la question. Peut-être la question est-elle avant tout d’ordre anthropologique : si l’on ne peut impunément blesser l’autre dans sa chair, ni dans son psychisme, ne peut-on pas reconnaître la réalité des blessures infligées à son esprit ?

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