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Déconfinement : le temps des querelles de chapelles ? 

L’annonce d’une réouverture des cultes après le déconfinement a créé la polémique au sein de l’Eglise et a fait apparaître une communauté catholique plus dispersée qu’on ne le croit.

« Je sais l’impatience des communautés religieuses, mais je crois qu’il est légitime de demander de ne pas organiser de cérémonies avant cette barrière du 2 juin« , déclarait Edouard Philippe le 28 avril dernier dans l’hémicycle. Il n’aura donc suffi que d’une phrase pour froisser une bonne partie de la communauté catholique. Après déjà quasiment deux mois d’attente, les fidèles devront encore patienter un mois de plus avant de retrouver les bancs de l’église. Pour beaucoup c’est la douche froide, pour d’autres, la sentence est vécue dans l’acceptation. Plus que jamais unie dans l’épreuve du confinement, à travers une chaîne de solidarité et de prières qui s’est rapidement mise en place, la communauté catholique s’est brusquement divisée au soir du 28 avril. A coups de tribunes, de pétitions, de prises de parole médiatiques, deux camps opposés se sont renvoyés la balle, l’un fustigeant le gouvernement de prendre une telle décision. L’autre se pliant à cet impératif sanitaire.

 

Première à manifester son mécontentement, la CEF. Dans un communiqué publié moins de 24 heures après les déclarations officielles du gouvernement, une dizaine d’évêques a fait part de son regret de voir cette date imposée pour le retour des offices religieux, arguant que la fête de la Pentecôte – le 31 mai prochain – “devrait marquer, sauf reprise de l’épidémie, la fin du confinement sévère en matière de vie liturgique et sacramentelle”. L’absence de sacrement, ce rite sacré d’union intime avec Dieu est ce qui cristallise le plus les tensions comme l’explique Mgr Rougé, évêque de Nanterre, dans un entretien à L’Obs : “Il faut saisir que pour des catholiques pratiquants – ils sont nombreux dans notre pays même s’ils sont minoritaires – être privés de l’eucharistie est extrêmement douloureux”. Après une fête de Pâques au balcon, difficile pour certains d’imaginer la Pentecôte sans communion.

 

La division dans la communion

 

Les autorités en demandent-elles trop donc ? Il n’y a pas de doute pour Mgr Rougé qui va jusqu’à dénoncer un « anticléricalisme » gouvernemental. Plus accusatrice encore, une pétition à l’initiative du prélat catholique italien, Mgr Carlo Vigano, a même avancé que les États se sont servis de l’épidémie de Covid-19 pour appliquer un régime liberticide. Les signataires de ce texte à la tonalité complotiste ont tous en commun de faire partie d’une frange traditionnelle catholique. La première version du texte faisait d’ailleurs apparaître le nom de Robert Sarah, cardinal conservateur qui s’est défendu sur Twitter d’une quelconque participation à cette pétition.

Dans cette ultime version publiée en France sur le site de Valeurs Actuelles, une phrase retient l’attention quant au degré de polémique actuelle : “Nous sommes tous appelés à évaluer les faits actuels conformément à l’enseignement de l’Évangile. Cela implique de choisir son camp : avec le Christ, ou contre le Christ”. Le choix du terme “camp” est symptomatique de ce qu’est en train de vivre l’Église en ce moment : une division.

 

Or face à l’appel contestataire de certains évêques, prêtres et personnalités du monde religieux, se dresse un autre appel, celui d’une frange de la communauté « plus modérée ». Dans une tribune publiée dans La Croix le 30 avril dernier, six personnalités du monde religieux parmi lesquels des journalistes et chrétiens engagés, ont opposé au message de la CEF un message à la teinte « progressiste » :  « Ne restons pas confinés dans de vieilles approches théologiques et pastorales ». Les six signataires qui « ne se reconnaissent pas » dans l’accent plaintif pris par les évêques de France, souhaitent à l’inverse tirer parti de cette crise du coronavirus « comme une occasion pour notre christianisme de retrouver sa pleine dimension domestique et accepter de vivre la grâce de la fragilité de façon créative« . Certains évêques ont d’ailleurs pris « quelques largesses” par rapport au discours officiel prôné par la CEF. C’est le cas de Mgr Michel Dubost, administrateur apostolique du diocèse de Lyon et de Mgr Olivier Leborgne, évêque d’Amiens et vice-président de la Conférence épiscopale. Tous deux ont lancé dans la foulée de cette tribune un appel à la tempérance sur les réseaux sociaux. Le second a souligné au passage que “l’eucharistie n’est pas un dû mais un don. Un don gratuit de la folie de la miséricorde de Dieu.” Quant au Frère François Cassingena-Trévedy, moine bénédictin de l’abbaye de Ligugé (Vienne), ce dernier ne mâche pas ses mots : “Faut-il que la voix catholique soit si souvent, si spontanément, au cœur d’un bien-vivre ensemble qui se cherche péniblement, celle de la riposte, de la contrariété et de la revendication ? Pourquoi cet esclandre d’enfants gâtés et ces aboiements de tribuns ? On attendait un lever de visionnaires et de prophètes, et c’est une cacophonie de caprices”.

 

La voix modérée du pape François

 

L’appel général lancé par le pape n’était pourtant pas celui de la discorde. Hasard du calendrier, le Saint-Père s’est lui aussi exprimé ce 28 avril, invitant au calme et à faire taire les bavardages stériles : “En cette période où il commence à y avoir des dispositions pour sortir de la quarantaine, le Seigneur donne à tous la grâce de la prudence et de l’obéissance à ces mesures pour que la pandémie ne revienne pas”.

 

Pourquoi observe-t-on une telle divergence de discours au sein même de la hiérarchie ? “De plus en plus clairement s’opposent deux visions du catholicisme : l’une intégraliste, cléricale et défensive, l’autre en dialogue avec le monde contemporain et sa culture. Il s’agit au fond du grand débat qui ne cesse d’agiter l’Église catholique depuis la fin du concile Vatican II et de la reprise sacralisante et cléricale qui a suivi. Depuis l’élection du pape François ces deux visions ont encore accentué leur écart de moins en moins conciliable” nous explique Jean Lavoué, écrivain, formé au petit et au grand séminaire. Elles sont d’ailleurs perceptibles à travers les figures des deux derniers papes, Benoît XIV et François qui font presque coexister de manière inédite deux courants contraires.

 

Un vieux débat franco-français

 

Cet épisode de tensions bien qu’il traverse l’Église dans le monde entier, se manifeste tout de même avec quelques singularités françaises comme l’explique Jean-François Mayer, historien des religions, dans un entretien accordé à La Croix : “Le contexte français est certainement spécifique : le débat actuel se greffe sur des tensions préexistantes”. Cette dichotomie entre d’un côté un “patriotisme catholique farouchement attaché à la primauté du culte”, et de l’autre issu d’un “civisme catholique qui s’adapte bon an mal an aux mesures de santé publique” n’est pas nouvelle. Elle date d’après Michel Cool, éditeur et ancien rédacteur en chef de l’hebdomadaire La Vie, du XIXe siècle, époque durant laquelle “un catholicisme intransigeant refuse tout compromis avec la modernité”. Face à la déconfessionnalisation de la société dès l’adoption de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905, l’opposition des catholiques intransigeants face aux catholiques libéraux s’est renforcée. Aujourd’hui ce clivage continue de progresser avec les derniers événements sociétaux, et le point de rupture notable qu’est l’adoption de la loi du mariage pour tous en 2013. “Depuis tant d’années on condamne tout”, constate le frère François Cassingéna-Trévidy. Et d’ajouter : « Le monde attend bien autre chose. Cette posture est très confortable pour certains et en gène d’autres. D’ailleurs, à y regarder d’un peu plus près, on peut remarquer une belle progression de ce jeune clergé revendicateur, très marqué d’un point de vue sociologique, issu d’un milieu urbain plutôt aisé. La majorité des pratiquants ne se situe pourtant pas dans cette catégorie sociale ».  Pourtant, d’aprèsJean Lavoué « la proportion de prêtres dans ce courant intransigeant va croître et entraînera paradoxalement une hémorragie des pratiquants« .

 

Le confinement n’aura vraisemblablement pas été propice au rapprochement. Il aura davantage servi de révélateur d’une Église à deux vitesses. Son socle “intransigeant” aura été renforcé. Et face à lui, une partie des croyants tournés vers le renouveau, à la fois matériel (adepte d’une pratique religieuse 2.0 en toute circonstance) et spirituel. Celle-là même qui s’est réinventée en l’espace de quelques semaines, remplaçant la messe dominicale par la liturgie familiale. “L’Humanité se trouve face à des défis énormes. L’heure n’est pas à la désunion”, s’attriste frère François Cassingéna-Trévidy. Au contraire, recentrons-nous sur la parole de Dieu, c’est ça qui peut aider à souder nos communautés”.