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Les « Troyens » à l’Opéra Bastille   

 

Cette nouvelle production fête une double commémoration : l’anniversaire du grand Berlioz mort il y a cent cinquante ans, et les trente ans de l’inauguration de l’Opéra Bastille.

On attendait beaucoup ce grand opéra de Berlioz les « Troyens » que l’on entend trop rarement puisque c’est seulement la troisième production à l’opéra de Paris en trente ans. C’était donc l’évènement musical le plus attendu en cette année 2019. Mais quelle déception !  Pauvre Berlioz qui subit encore aujourd’hui cette malédiction alors que de son vivant il fut déjà mal aimé, mal traité par les Français. Déception due à une mise en scène confiée au terrible Tcherniakov. Sur un livret écrit par le compositeur à partir du drame de la Prise de Troie (Homère) puis des Troyens à Carthage (Virgile), Berlioz compose une fresque immense que le metteur en scène Tcherniakov banalise en ignorant toute la grandeur de cette épopée antique.

 La prise de Troie

Pourtant le premier et deuxième acte ne manquent pas de grandeur.

Dans un souci d’une parfaite lisibilité, Tcherniakov illustre d’un côté une ville éventrée qui s’effondre et, de l’autre, présente, dans un salon cossu, tous les personnages qui entrent successivement. Au fond, sur un écran, on peut lire le déroulement de l’épopée. Parallèlement on ne voit pas le cheval traître entrer dans la ville, mais une Cassandre (Stéphanie d’Oustrac) prophétesse enragée, impressionnante qui, avec une voix somptueuse, nous plonge dans un climat tragique.  Le duo d’une beauté incroyable de Cassandre avec Chorèbe son fiancé, (Stéphane Degout) feront partie dorénavant des moments mythiques de l’opéra.

Mais dans la seconde partie on retrouve un de ses procédés favoris de Tcherniakov ; en s’appropriant le destin des personnages il nous éloigne complètement du drame initial. On tente de comprendre cette initiative.

Pour actualiser l’opéra, le principe en vogue depuis quelques années, est de rajeunir la forme de l’opéra et selon le souhait des metteurs en scène, de transposer l’histoire des livrets en l’adaptant à une situation visuelle de notre époque. Parfois le miracle opère est on découvre une émotion nouvelle grâce à cette tranposition et d’autres fois le plaquage de l’histoire inventée par le metteur en scène détruit le pouvoir, la magie de l’opéra total. C’est ce qui se passe avec les trois derniers actes de cette mise en scène ; on souffre en tant que spectateur auquel on inflige un spectacle dégradant, mais aussi pour Berlioz.

 Les Troyens à Carthage

On commence à souffrir dès le début du troisième acte pour ces Troyens qui se retrouvent à Carthage ; leur histoire va dorénavant se dérouler dans « un centre de soins en psycho-traumatologie » dans un décor qui ressemble aux maisons de poupées que l’on offre aux petites filles. Le public de l’opéra Bastille, scandalisé, commence à hurler…et l’arrivée de Didon (Ekaterina Semenchuk) ne va pas le calmer. « la reine chérie,…  reine par la faveur des Dieux… » va êtes fêtée avec une pluie de confettis et décorée avec une traine en papier crépon  …et lorsque Enée (Brandon Jonanovich) pénètre dans ce lieu de réjouissance lénifiante, étant discipliné et bienveillant il va effectuer les mouvements de gymnastique que l’on pratique au Club Med pour combattre le stress ! Bref le spectacle de cette deuxième partie est affligeant. On est bien loin de la puissance du ressort dramatique des épopées d’’Homère et de Virgil.

L’excellence de l’orchestre, des chœurs, du plateau vocal

 Malgré certaines coupures que l’on déplore, on salue le fantastique travail de l’orchestre de l’opéra de Paris emmené avec talent par Philippe Jourdan au bout de ce long fleuve tumultueux, une distribution de grand niveau pour ces rôles écrasants. La Didon de la soprano russe (Ekaterina Semenchuk) nous entraine dans sa passion malheureuse avec une remarquable force dramatique et le duo d’amour avec Enée (Brandon Jonanovich) nous bouleverse et nous entraine loin du Club Med. Peu de ténor peuvent enchainer comme Brandon Jonanovich une partition éreintante en alliant puissance et raffinement, souplesse et héroïsme sans jamais donner le moindre signe de fatigue. Toute la distribution vocale est exemplaire, ainsi que le chœur omniprésent.

Mise à part la mise en scène régulièrement huée, le public, très présent, conscient du privilège exorbitant d’entendre cette œuvre somptueuse, interprétée par de tel musiciens, applaudit longuement et chaleureusement.