le direct Musique sacrée

Pierre Manent : « Il est devenu interdit d’interdire, mais on a vu se multiplier les interdits »

Cinquante ans après les événements de mai 68, la question se pose de la façon de commémorer – ou pas – cette période. Que sont devenus les « Il est interdit d’interdire » et autres « Jouissons sans entrave » ? Décryptage avec Pierre Manent, philosophe.


« C’est un mouvement révélateur qui a cristallisé le passage d’une époque à une autre »


Tout d’abord, qu’est-ce que mai 68 ? Une véritable révolution ou une tentative plus ou moins fructueuse ? Quelles en sont les conséquences aujourd’hui ?

Pour P. Manent, « cela n’a pas été un mouvement fondateur. En revanche c’est un mouvement révélateur qui a cristallisé le passage d’une époque à une autre […], pas seulement le passage du collectif à l’individu, mais le passage d’une perspective active sur le monde à une perspective passive, jouissante ».

Si sur la forme, le changement est ténu, sur le fond, il l’est moins : « ça ne nous a pas fait changer de régime, mais ça nous a fait changer de mœurs, c’est-à-dire de rapport aux institutions et à la loi ».


« Il est devenu interdit d’interdire, mais on a vu se multiplier les interdits »


Que reste-t-il aujourd’hui de la recherche de libertés et d’égalité ? Un certain nombre de paradoxes, selon le philosophe.

Sur l’égalité d’abord : « aujourd’hui ce qui me frappe assez c’est l’indifférence aux inégalités matérielles, alors que dans le reste de la vie sociale nous ne supportons pas la moindre distance entre les êtres humains, pas la moindre différence même celles qui ne comportent pas d’inégalités. Nous voulons la similitude immédiatement avec tout le monde sur tous les sujets, mais nous laissons exploser des inégalités financières« .

Sur la liberté, ensuite : « il est devenu interdit d’interdire, mais on a vu se multiplier les interdits. La liberté d’expression a énormément décliné depuis cette époque, […] il y a une moralisation systématique de toutes les positions. Il n’y a plus de désaccord politique, il n’y a que des condamnations morales« . La parole publique est autant appauvrie que censurée.

Sur ce qu’il en reste, enfin : « la suite des temps a montré que ce mouvement ouvrier, social, avec un horizon révolutionnaire, a fini par se perdre dans les sables. Nous sommes sortis de ce monde où la révolution socialiste avait un sens pour beaucoup ».