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Régis Le Sommier : « Aujourd’hui Bachar el Assad a gagné la guerre. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, c’est une réalité »

Grand témoin – Ce mardi 23 janvier, Louis Daufresne recevait  Régis Le Sommier, directeur adjoint de Paris Match. Dans son dernier livre, Assad (éditions La Martinière), il raconte les deux interviews qu’il a pu obtenir avec le chef d’Etat syrien en 2014 et 2015. Interview d’un grand reporter, lucide et sans concession.

Régis Le Sommier est un habitué des interviews politiques. Il a déjà eu l’occasion d’interroger Al Gore (ancien vice-président des Etats-Unis), Barack Obama, George W. Bush, et Bachar el Assad.

Le conflit  syrien, c’est bientôt sept ans de guerre, 340 000 morts et d’innombrables acteurs venus défendre de multiples intérêts. « Pas le bien-être des Syriens, mais leur volonté propre », rappelle Régis Le Sommier, comme en font foi les affrontements Kurdes-Turcs (alliés aux rebelles de l’Armée Syrienne libre) au nord du pays.

Au milieu de cet imbroglio géopolitique demeure toujours la figure de Bachar el Assad, pourtant donnée perdante dès les débuts du conflit. On le destinait au même sort que Kadhafi ou Ben Ali, que le printemps arabe avait chassé du pouvoir (et mis à mort pour Kadhafi, en 2011). Sept ans plus tard, il est toujours debout. « Tout glisse sur lui comme sur un métal inoxydable » écrit Le Sommier. Deux ans de négociations pour obtenir une interview pour Paris Match. Une conclusion : « Ce personnage vit complètement isolé, il est dans sa forteresse, Damas. Pourquoi ne pas aller plus loin ? Pourquoi ne pas écrire un livre ? Pourquoi ne pas essayer de percer un peu plus le mystère ? ». Le résultat est un livre témoignage : « Ce livre c’est le fruit de 8 reportages en Syrie en 4 ans, c’est le fruit d’une expérience de terrain avant tout. Je crois que ce qui manque sur la Syrie, c’est du terrain ».

L’expérience de terrain, justement, c’est ce qui permet à Régis le Sommier de livrer une analyse précise de la réalité, qui tranche avec les opinions habituelles.


« C’est un peu comme Saddam Hussein : ces gens qui à une époque servent nos intérêts, et tout à coup parce qu’il y a un différend, on change de stratégie, ça devient les Hitler arabes »


La révolte syrienne prend racine dans une opposition au style de gouvernement et les affrontements débutent en 2011, lorsque el Assad décide de réprimer ce qu’il voit comme des actes de terrorisme contre la Syrie. Immédiatement l’Occident réagit et prend le parti des rebelles modérés. Régis Le Sommier offre deux analyses très intéressantes de l’engagement de l’Occident et particulièrement de la France dans ce conflit. La France a entretenu des rapports « amour-haine » avec la Syrie, ancien mandat français, et dont elle a beaucoup influencé le gouvernement.  Avec la répression menée par el Assad, la relation vire définitivement à la haine : «C’est un peu comme Saddam Hussein : ces gens qui à une époque servent nos intérêts, et tout à coup parce qu’il y a un différend, on change de stratégie, ça devient les Hitler arabes ».


« A une époque, vous vous faisiez taper sur les doigts si vous aviez un avis différent, il fallait continuer à croire en cette fiction de rebelles modérés »


Bachar el Assad a été accusé d’avoir permis la montée de l’Etat Islamique en libérant des islamistes. Une erreur de jugement selon le reporter, et une responsabilité qui reviendrait peut-être plus à l’Occident qu’au chef de l’Etat syrien : « Nous, Français, on a décidé de jouer un camp contre l’autre, on est intervenu dans ce conflit non pas avec une vision d’apporter la paix à la Syrie, mais en disant ‘il faut que le camp rebelle gagne’. On n’a pas vu ou on n’a pas voulu voir que le camp rebelle, assez rapidement, a été gangréné par l’Etat Islamique ». Une faute de l’Occident, qui a armé les rebelles et donc par extension l’Etat Islamique. L’Occident a agi idéologiquement. « A une époque, vous vous faisiez taper sur les doigts si vous aviez un avis différent, il fallait continuer à croire en cette fiction de rebelles modérés, d’un camp qui apporterait la démocratie, alors que cette démocratie arrive très très loin derrière la loi coranique », déplore Le Sommier, pointant du doigt cette naïveté, alors que les rebelles modérés ne sont plus qu’une poignée, placés sous la tutelle turque pour combattre les Kurdes qui eux-mêmes avaient été armés par les occidentaux pour… combattre l’Etat islamique!


 « Au niveau de la communication, tout le monde a menti sur la Syrie »


De manière concomitante, Régis Le Sommier dénonce un certain manque d’honnêteté de la part des acteurs du conflit : « Au niveau de la communication, tout le monde a menti sur la Syrie, chacun a joué sa partition et peu de gens ont joué l’intérêt des syriens ». S’ajoute à cela la farandole d’essais sur la situation syrienne, écrits depuis Paris par des experts qui n’avaient probablement jamais mis les pieds en Syrie, ou du moins plus depuis longtemps, et qui sont selon lui bien éloignés de la réalité du terrain.

Les analystes occidentaux se sont donc pour beaucoup trompés dans leurs prédictions. Régis Le Sommier peint Bachar el Assad comme un personnage sûr de sa victoire et confiant dans la réussite de son gouvernement.