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L’humiliation : une notion à géométrie variable

Dans Le Grand Témoin, Michel Zink, historien médiéviste et professeur honoraire au Collège de France, revient sur la notion d’humiliation, son lien à l’éducation, mais également sur l’empreinte du christianisme dans notre société actuelle.

L’humiliation et l’éducation

L’humiliation, le Moyen-Âge et nous, tel est le titre du dernier ouvrage de Michel Zink. « L’humiliation est ce qu’il y a de pire » dit-il, « il est terrible d’être humilié, et il est impardonnable d’humilier. C’est nier l’existence de l’autre, c’est le ravaler plus bas que terre, comme le dit l’étymologie ». Selon l’historien, l’humiliation prend racine dans « la violence des rapports sociaux » et « la survalorisation de l’épanouissement personnel ».

« Par obsession démocratique, l’enseignement a atteint un grand niveau d’inégalité ». 1968 a été un « mouvement généreux et ouvert », mais « l’ambition d’un système éducatif extrêmement égalitaire » n’a fait que renforcer les inégalités entre classes, déplore-t-il. Disparate, le niveau académique des élèves montre « la démagogie de l’Education Nationale ». En effet, « la tradition française et des arts libéraux fait que l’on valorise l’enseignement abstrait et le jeu des idées », or « cela est une mauvaise chose » affirme le professeur qui plaide pour « ne pas être considéré comme un raté si l’on fait autre chose ». Pour lui, il n’y a pas d’hypocrisie à tenir ce discours, mais il y a urgence à changer les mentalités et les préjugés.

La judiciarisation de la vie publique

« Le seuil de tolérance à l’humiliation ou le sentiment de ce qui est humiliant – ou pas – varie selon les lieux et les époques. De même, le degré d’exigence morale ou le comportement que l’on attend de telle ou telle personne publique, varie ». « Il y a une judiciarisation de la vie publique et de nos modes de pensée qui est dangereuse, car cela renvoie la morale aux juges » constate Michel Zink.

Après l’affaire Fillon, l’affaire Ferrand défraie la chronique. La loi et la morale ne se recoupent pas forcément. « On peut échapper à la loi, car on est très habile et très immoral ». « Les attaques visant les hommes politiques sont dirigées contre eux pour de mauvaises raisons, même quand elles sont justifiées. On voit très bien que ces attaques visent à abattre un adversaire ou à affaiblir un mouvement politique rival ».

Le Moyen-Âge, une période de grande radicalité

Dans une « société de l’honneur », une « société chevaleresque », « rien n’est pire que d’être humilié, c’est l’exclusion sociale ». Parallèlement, la société au Moyen-Âge rêve de « voir le triomphe du Christ assimilé au triomphe d’une Eglise puissante et riche », « or on sait que l’Eglise devrait être pauvre comme le Christ ». Loin d’être un âge sombre, Michel Zink souligne combien « il y a une liberté d’expression très forte » au Moyen-Âge qui permettait jusqu’à l’organisation de « controverses théologiques » entre les religions.

Les hommes se faisaient moines « pour suivre le Christ et éclairer le monde ». « Suivre nu, le Christ nu, c’est ce qu’a fait saint François sur la grande place d’Assise. On prenait les choses à la lettre ». La recherche de la vérité entraîne une souffrance dans ce « monde de contradictions ». On essayait toujours de revenir à la règle d’origine, c’est pourquoi les ordres mendiants furent créés au XIIIème siècle. « Fous de Dieu » peut-être, ces hommes vivaient en travaillant sur eux-mêmes, « pour empêcher d’être content de soi », un travers de la vie qu’il est important d’éviter, conclut Michel Zink.