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« Il faut savoir tourner les pages » : le père Lassausse a quitté Tibhirine

En mai 2016, le père Jean-Marie Lassausse évoquait la possible arrivée d’une nouvelle communauté religieuse au monastère de Tibhirine. C’est désormais chose faite : la communauté du Chemin Neuf s’y est installée 13 août 2016.

Depuis plus de quinze ans, le père Jean-Marie Lassausse veillait sur Tibhirine. Il s’y était installé en mai 2001, quand la précédente communauté avait jeté l’éponge. Celui que l’on appelait le « jardinier de Tibhrine » – « un terme pas tout à fait exact, car quand il y a 8 hectare, c’est un jardinier un peu particulier » disait-il – a donc quitté le monastère le 31 août dernier.

Une nouvelle communauté à Tibhirine

Le projet était dans les tuyaux depuis plusieurs mois. Lorsque nous avions joint le père Lassausse en mai 2016, il expliquait avoir demandé une relève.  « ça fait qu’à 15 ans, je vais avoir 65 ans, il est temps de passer à une autre étape. En accord avec l’évêque, Paul Desfarges, on a pensé que le Chemin Neuf pourrait effectivement reprendre. Ça avance, mais à petits pas« .

Depuis, les choses se sont accélérées. La Communauté du Chemin Neuf s’est installé beaucoup plus rapidement que prévu.

« Nous avions passé un contrat avec le berger de la communauté : le Chemin Neuf devait venir par unité, durant le premier semestre de l’année 2016, découvrir le contexte, avant de prendre une décision. Mais le berger a décrété qu’ils venaient le 13 août. La communauté avait vraiment l’envie d’assumer les responsabilités tout de suite. Nous nous sommes donc mis d’accord que je resterais 15 jours, je suis donc parti le 31 août ».

Photo de Tibhirine - Mémorial de Tibhirine au Séminaire des Carmes de Paris ©Juliette Loiseau
Mémorial de Tibhirine au Séminaire des Carmes de Paris © Juliette Loiseau

Le père Jean-Marie Lassausse a donc quitté Tibhirine, mais pas l’Algérie. L’évêque d’Alger lui a demandé de rester à proximité au moins un an, « juste au cas où » nous dit le père de la Mission de France, « car le chemin neuf est extrêmement fragile ». L’ex-jardinier de Tibhirine est donc installé à la Maison Diocésaine d’Alger. Il a obtenu des autorités algériennes une carte de séjour pour un an.

« Je retrouve entièrement ma liberté ! »

Le départ de Tibhirine s’est donc fait un peu plus vite que prévu, mais le père Lassausse ne regrette pas. « Ce n’était pas une décision facile, mais il faut savoir tourner les pages et se renouveler. Il n’y a rien de pire que de vouloir s’accrocher. Je pense que c’est un signe de l’esprit, qu’il faut prendre positivement, et laisser la place aux autres« .

Mais quitter Tibhirine, c’est aussi l’occasion pour l’ex-jardinier de retrouver sa liberté. Depuis le mois de décembre 2015, les conditions de vie et de sécurité étaient de plus en plus dur pour le père Lassausse. « C’était pratiquement une résidence surveillée. On ne pouvait pas sortir sans avertir la gendarmerie. La situation n’a fait que s’aggraver, c’était pratiquement impossible de sortir ».

Vingt ans après l’assassinat des moines de Tibhirine, les tensions sont toujours particulièrement vives autour de cet îlot chrétien en terre musulmane. Pour les autorités algériennes, le père Lassausse, et les résidents de Tibhirine, sont une cible des jihadistes de Daech en provenance de la Libye voisine. Le carcan sécuritaire s’est donc imposé autour de Tibhirine, à tel point que ses habitants en sont devenus prisonniers.

Carte de l'Aglérie ©Google Maps
Carte de l’Aglérie ©Google Maps

Désormais installé à Alger, le prêtre est libre de ses mouvements. « Je fais ce que je veux, je peux voyager à travers toute l’Algérie. Il faut simplement que je ne fréquente pas l’axe Alger-Tibhérine, parce que là on connait ma voiture et je serais arrêté et ennuyé« .

« Ce que je retiens ? Je ne veux pas trop en dire pour l’instant »

De ces quinze années, le père Lassausse gardera des bons et des mauvais souvenirs. Il se souviendra que le monastère est désormais visité par des milliers de personnes, et notamment par beaucoup d’Algériens, que l’exploitation de Tibhirine est devenue une référence agricole… Mais il se rappellera aussi des intimidations, des négociations avec les autorités algériennes, et également des 100 jours pendant lesquels il a été privé de sa carte de séjour, sans en savoir les raisons…

De son bilan, l’ex jardinier de Tibhirine ne veut pas en dire trop. Il réserve ses souvenirs au livre qu’il est entrain d’écrire. Mais surtout, il ne veut pas froisser les autorités algériennes, car ce qu’il souhaite par-dessous tout c’est continuer à vivre en Algérie, et que l’esprit de Tibhirine, tel que les Frères cisterciens l’ont laissé en héritage, demeure.

Réécouter l’interview du Père Jean-Marie Lassausse en mai 2016 à l’occasion des vingt ans de l’assassinat des moines de Tibhirine