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Vers la dématérialisation ?

Cette photo a fait le tour du monde : des journalistes tellement obnubilés par le virtuel qu’ils ne s’aperçoivent pas de la présence de Mark Zuckerberg.

Sommes-nous des hommes-machines ? C’était l’émission « Mardis des Bernardins » du 23 février dernier. Le lendemain, sortait dans la presse cette photo de Mark Zuckerberg remontant l’allée d’une salle remplie de journalistes ayant tous un casque Gear 360 sur le visage. Ils ne s’aperçoivent même pas que le créateur de Facebook est présent. Que penser de ce cliché ? C’est ce que nous avons demandé à Philippe Darantiere, auteur d’un essai sur ce qu’il appelle le « Techno-nihilisme »

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Philippe Darantiere, que vous inspire ce cliché ?

Cette photo nous confronte au monde de demain. Le philosophe admet deux voies d’accès à la connaissance. Pour la philosophie réaliste, le réel est connaissable et intelligible, étant perçu par les sens dont l’homme est doté par nature. Pour la philosophie idéaliste, l’expérience sensible apporte à la connaissance un matériau, un contenu, mais c’est l’esprit connaissant qui lui donne sa signification. Le réel est inintelligible en dehors de l’idée qu’on s’en fait. Cette image semble nous plonger dans une nouvelle dimension : le réel est aboli par la représentation, le virtuel contient plus que la réalité.

En soit, la dématérialisation des données n’est pas une notion récente….

Il est de plus en plus clair que le monde dans lequel nous vivons comprend, outre son enveloppe physique, une véritable enveloppe informationnelle. Dans cette sphère gravitent en permanence des milliards de données qui circulent sous forme d’impulsions électroniques, pour produire des effets sur la conduite de l’homme. Chacun peut faire l’expérience de ce monde virtuel en se connectant à sa banque en ligne pour virer de son compte une somme sur le compte d’un tiers. Cet échange est bien réel : un compte est crédité, un autre débité, mais il est totalement immatériel, se situant dans un espace où le psychisme rejoint l’électronique pour transformer la réalité. La représentation numérique des économies s’est substituée à la réalité des pièces et des billets, prix du travail et de la peine.

Pensez-vous que cela va s’aggraver ?

Oui, car aujourd’hui, le mouvement va plus loin. Il ne s’agit pas seulement de transformer le travail de l’homme en une suite alphanumérique, ce qui est déjà une manière d’incorporer l’homme à la machine. Il s’agit de produire sur l’homme des effets programmés en machine, comme ces drones Predator qui tuent des être vivants en suivant les ordres info-électroniques communiqués par un opérateur assis derrière un ordinateur.

La nouvelle place occupée par la machine est celle d’un acteur autonome, qui incorpore peu à peu l’homme à son process. Assister à une conférence au travers de lunettes de réalité virtuelle, ce n’est plus y assister comme sujet : c’est s’intégrer comme un objet dans cette réalité virtuelle.
« La différence entre le possible et l’impossible est évacuée, tout est possible, tout n’est qu’une question de temps, un temps particulier, celui de la perfectibilité…Un jour viendra où, une fois créées les conditions techniques requises, la différence entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas disparaitra aussi : tout ce qui est réalisable sera permis… Pourquoi l’être humain serait-il exclu de ce processus d’expérimentation en laboratoire et pourquoi ne pourrait-il pas lui aussi être réduit à l’énergie et à la matière première nécessaire à la marche du système, du laboratoire cosmique ? » disait Karel Kosik, dans La crise des temps modernes (1993).

 

Philippe Darantiere travaille dans l’Intelligence Économique, il a publié « Le Techno-nihilisme » aux « Presses de la Délivrance ».

Vers un transhumanisme débridé ? A ce sujet vous pouvez également réécouter le Décryptage du 8 février de Philippe Delaroche et Juliette Loiseau  intitulé « Nouvelles technos, extension robotisation, promesses ou délires des transhumanistes : vers quel monde allons-nous ? «