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L'abbé Pierre ou la force de la prière

On le sait peu, mais chez les Scouts, dans sa jeunesse, Henri Grouès était surnommé le « Castor méditatif ». L’abbé Pierre était un homme d ‘action avant d’être un homme de réflexion, mais il n’a jamais cessé de puiser dans la prière et l’adoration. Retour sur un portrait de l’homme mystique avec les auteurs du livre « Le secret spirituel de l’abbé Pierre ».

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Que sait-on vraiment de la spiritualité de l’abbé Pierre, que connaît-on de son mysticisme ? C’est pour répondre à ces questions que le journaliste René Poujol, qui l’a bien connu, et l’ancien membre d’Emmaüs qui plus est ancien confesseur de l’abbé, le Père Jean-Marie Viennet, ont pris la plume.  Rappelons qu’Henri Grouès a vu le jour en 1912 dans une famille catholique de la bourgeoisie lyonnaise. « De santé extrêmement fragile, c’est quelqu’un qui a toujours aspiré à la mort », explique René Poujol. « Imaginez quelqu’un qui a vécu 94 ans et qui a été malade 94 ans », ajoute le Père Jean-Marie Viennet. Entré chez le Capucins, à 25 ans, Henri Grouès décide de les quitter, ne tenant pas devant la rudesse de cette vie monastique, lui qui restaient pendant des heures et des heures devant le Saint Sacrement. « C’était dur, un assèchement, j’ai failli en crever », racontera-t-il plus tard, mais ce fut aussi pour lui « un bonheur inégalé », ajoute René Poujol, « c’est là qu’il devait réaliser qu’il fallait sans cesse creuser plus loin dans la source, le Christ, pour dépasser ses fragilités ». Plus tard, après son appel de l’Hiver 54 et le tsunami de la bonté qu’il a engendré, c’est encore à bout de forces que l’on retrouve l’abbé Pierre. « Il a fait ce que l’on appellerait aujourd’hui un burn-out, à tel point qu’il a dû être hospitalisé en psychiatrie, en Suisse, pour une cure de sommeil ». Les médecins lui disent alors qu’il ne peut continuer à vivre ainsi. L’abbé va continuer son combat jusqu’en 2007.

La « brûlure d’Assise »: l’origine de sa spiritualité

« Si l’on essaye d’occulter ma brûlure d’Assise, on ne peut rien comprendre de ma vie » – L’abbé Pierre

A l’âge de 15 ans, alors qu’il est en camp de jeunes près d’Assise, Henri souffre et a du mal à suivre. Il est rempli de questions. fasciné par la nature, il est même tenté par le panthéisme. « A Assise, il a été brûlé comme Moïse au Buisson Ardent », raconte le Père Viennet, « il a entendu une voix, celle de Jésus, qui lui disait « Je Suis », après cela il n’a eu de cesse d’approfondir ce « Je Suis » en un « Je suis Amour ». Dès lors, celui qui n’est pas encore l’abbé Pierre, son nom de Résistant pendant la Seconde Guerre, va chercher à ne pas trahir l’amour de Dieu. « Il voulait servir le Frère jusqu’à l’usure la plus totale s’il le fallait », explique René Poujol, « il a d’ailleurs toujours brûlé du désir d’être un Saint. Sa plus grande souffrance a été de savoir s’il avait été au bout de l’amour qu’il devait à ses frères ». C’est pour cette raison, sans doute, que dans chaque communauté d’Emmaüs, l’abbé a toujours veillé à ce qu’il y est un lit de libre. « Si quelqu’un se présentait, il y avait une place pour lui », ajoute René Poujol.

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Le bon grain et l’ivraie: ne désespérer de personne

« Dans un arbre, il y a un tronc, il n’y en a qu’un, mais regardez les racines: il n’y en a pas deux pareilles, et ce sont ces racines invisibles, dans l’ordure, le fumier, la boue, avec leur diversité, qui sont la source de la vitalité. Regardez les branches: il n’y en a pas deux pareilles ; elles procèdent d’un tronc unique avec leur diversité. Il faut que nous soyons capables de nous estimer les uns, les autres dans nos diversités » – L’abbé Pierre

Pour René Poujol, l’abbé Pierre avait une lecture bien à lui de la parabole du bon grain et de l’ivraie. « Il ne s’agissait pas de mettre les bons d’un côté et les mauvais de l’autre, mais de dire qu’en chacun de nous il y avait du bon et du mauvais, et que le jour du jugement dernier, Dieu garderait le bon et brûlerait le mauvais ». Le fondateur d’Emmaüs a d’ailleurs lui-même toujours eu conscience du décalage qui existait entre l’image qu’on avait de lui idéalisée dans son amour de Dieu, lui la personnalité préférée des Français, et la réalité de sa vie. « Comme nous, il était pécheur », rappelle René Poujol, « mais il a toujours refusé que les clercs se prévalent d’une supériorité quelconque pour exercer un pouvoir sur l’autre ». Et de rappeler que le cardinal de Lubac fut son conseiller spirituel: lors de son ordination sacerdotale, en 1938, il demanda à l’Esprit Saint pour l’abbé « la grâce de l’anticléricalisme des Saints ».

L’adoration et l’eucharistie

« Tous les soirs, à 18 heures, il célébrait la messe dans le plus grand dépouillement », raconte le Père Jean-Marie Viennet, « c’était pour lui fondamental, l’inconditionnel de son existence, cela lui permettait de toujours garder en lui la présence du plus souffrant, une présence à ses yeux sacramentelle et réelle ». Mgr Joseph Doré dira de l’abbé Pierre: « Il avait des questions d’une très grande naïveté, mais dans sa pratique de la prière, il avait accès à des vérités sur l’homme et sur Dieu rarement vues ». Pour René Poujol, l’abbé Pierre a sans aucun doute eu « l’intuition de l’Universalité du Salut, en même temps que le Concile Vatican II, mais via un cheminement mystique et via la prière ».

 >> L’appel de l’Hiver 54

>> La pauvreté en France aujourd’hui