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Centenaire de la mort de Charles Péguy : "l'exigence profonde de la grâce"

Le 5 septembre 1914, Charles Péguy était tué au front. Sa figure reste aujourd’hui encore méconnue et rassemble au-delà des clivages partisans. Péguy est « un antimoderne d’une très grande modernité ». Interview de l’éditeur et écrivain Benoît Chantre. 

péguy avis décès« Au même instant, une balle meurtrière brise ce noble front. Il est tombé, tout d’un bloc, sur le côté, et de ses lèvres sort une plainte sourde, comme un murmure, une dernière pensée, une ultime prière :  » Ah ! Mon Dieu ! ….Mes enfants ! « . Témoignage de Victor Boudon qui assista, le 5 septembre 2014, aux derniers moments de la vie de Charles Péguy, et il le vit tomber au champ d’honneur.

Docteur es lettres, éditeur, président de l’association Recherche mimétique, Benoît Chantre était ce jeudi 4 septembre 21014, le grand Témoin de Louis Daufresne pour évoquer la figure de Charles Péguy. Lui qui vient de publier aux éditions Félin « Péguy, point final » (Félin), et qui a contribué aux Cahiers des éditions du Cerf consacré à Charles Péguy, il connaît donc bien l’écrivain et il se réjouit de l’intérêt qu’il suscite :  « Il y a un intérêt majeur pour cette figure, cela est encourageant. Toute une nouvelle génération sait entendre cette voix qui n’est pas aussi désuète que certains adversaires auraient voulu le dire ». Pourtant, et c’est là tout le paradoxe, Charles Péguy n’est pas si lu que ça : il n’est toujours pas au programme de l’agrégation, il a disparu des manuels de littérature. « Son oeuvre est beaucoup mieux connue mais elle moins répandue », explique Benoît Chantre. Mais qui est Péguy ?

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Du socialisme à la conversion

Né le 7 janvier 1873 à Orléans, Charles Péguy grandit dans un milieu très modeste : un père artisan menuisier, mort suite à ses blessures de la guerre de 1870, une mère rempailleuse de chaises. Dès sont enfance « il a eu une défiance immédiate pour la culture bourgeoise, il s’est attaché à un ancrage dans un anonymat populaire », souligne Benoît Chantre. Normalien, professeur de philosophie, il s’engage en politique et adhère au parti socialiste en avril 1895. Baptisé, c’est précisément par ce qu’il est « scandalisé par l’idée de l’enfer dans le christianisme », qu’il choisit le socialisme, « pour s’attaquer au mal universel, c’est à dire d’abord la damnation économique », explique Benoît Chantre.

1908, Charles Péguy écrit à son ami Joseph Lotte : « J’ai retrouvé ma foi. Je suis catholique ».Ce sont des années de solitude croissante pour celui qui a lancé les Cahiers de la quinzaine, mais aussi de très grande fécondité. « Il médite sur la Passion », raconte Benoît Chantre, « il s’identifie totalement à la solitude christique et redécouvre la foi ». « La conversion de Péguy, c’est une découverte par un approfondissement progressif d’une identité qui a toujours été la sienne », ajoute Benoît Chantre, « il a progressivement redécouvert qu’il avait toujours été chrétien. Derrière son exigence de socialiste moral et libertaire, il y avait une exigence plus profonde, celle de la grâce ». L’éditeur le répète, Péguy a toujours distingué l’avènement de l’événement : « L’avènement, c’est Dieu qui vient sur terre. L’événement, c’est une fructification, c’est une montée de l’homme vers Dieu. La prose de Charles Péguy parle d’une immanence radicale : de la race, il va à la grâce ».

« Pour être socialiste, il faut être pauvre »

« Pour être socialiste, il faut être pauvre », disait Charles Péguy. « C’est là sa veine anarchiste », souligne Benoît Chantre, « il a toujours dénoncé le va-et-vient pendulaire du bourgeois catholique et du bourgeois voltairien ». C’est sans doute ce qui l’a poussé à refuser tous les honneurs et les postes. Ce qui l’a amené aussi à ruiner sa belle-famille. « A cause de cela, il n’était pas estimé par ses enfants, l’ambiance était dure au sein de la famille ».

En 1914, c’est dans un état de grande joie qu’il part au combat. « C’est un patriote », répète Benoît Chantre, « il a cessé de croire à un certain type de socialisme. Il sent qu’une communauté vivante est à ressaisir. Il sent qu’il part pour ne plus revenir. Il a clairement pensé très en amont cet achèvement. Il a situé sa mort ».

La pertinence de Péguy aujourd’hui

On est donc loin de l’image du « Péguy néo-païen ou catholique intégral » reconstruite par le régime de Vichy. Pour Benoît Chantre, c’est bien « l’image résistante qui fait l’âme de la prose et du combat de Charles Péguy ». Péguy, c’est aussi celui qui dénonce « l’invasion monétaire ». « L’antimodernisme de Péguy n’a rien d’une fougue pamphlétaire », analyse Benoît Chantre, « individualiste viscéral, il s’est toujours opposé au centralisme, à la métaphysique d’Etat ». Enfin, c’est aussi celui qui s’est engagé en faveur de Dreyfus. « Péguy voulait que la culture française se rapproche de la culture juive… Il y a une très forte idée messianique chez lui », conclut Benoît Chantre, « l’espérance qu’il évoque, en termes beaucoup moins dévots qu’on veut le dire, souvent très proche de l’inaccompli hébraïque et biblique, n’a jamais été aussi prégnante ».

>> A Ecouter : Ecclesia magazine ce vendredi 5 septembre à 9h30 : reportage d’Elodie Dambricourt à Villeroy où se trouve la croix de Péguy et la Grande Tombe.

>> Tous les événements autour du centenaire de la mort de Charles Péguy