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Émission du 15 mars 2019 : Le matérialisme sans éthique s’oppose à la gratuité de l’amour divin

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I. Dans votre livre, vous dénoncez le matérialisme sans éthique de l’aide internationale au développement qui s’oppose à la charité chrétienne

La raison, même sans la foi, doit se méfier de toute forme d’action humanitaire qui en fait a besoin de l’autre, considèrant son prochain non pas en vue de son vrai bonheur, mais comme moyen d’assouvir ses propres pulsions, où l’homme est devenu un objet de consommation que l’on peut jeter quand il ne rapporte pas assez. Pour le père Jean-Pierre-Torell[1] «rien n’est plus éloigné du désir dont je vous parle que le besoin »[2]. Chacun peut observer que lorsque la philanthropie, l’aide internationale au développement ou le ‘business social’ font passer d’abord leur intérêt, ils détruisent le pauvre en le consommant pour leur profit. Pour le christianisme, nous sommes tous ces pauvres que l’amour gratuit du Christ sur la Croix est venu sauver : voilà le modèle d’aide au développement que nous devrions pratiquer. Un chrétien doit donc sauver le pauvre d’abord en se consumant d’amour à ses propres dépens et non en visant la croissance économique à tout prix. La charité nous invite à aimer de la gratuité de Dieu, en apprenant à servir d’abord le vrai bien de notre prochain et à se laisser aimer par lui. Là se trouve la joie et la béatitude de la gratuité dont l’Esprit Saint veut nous rendre participants sur terre.

II. La lutte contre la pauvreté prend plutôt la forme d’une recherche de contrepartie, de conditions économiques et financières sans éthique, que de la gratuité : peut on parler de violences faites aux pauvres dans ce cas ?

Disons d’abord que tout ce passe comme si nos contemporains étaient invités à ne plus chercher en Dieu la force de gravir les échelons de la gratuité qui mène au Ciel. En bas de cette échelle ce n’est plus l’homme ni Dieu que nous servons, c’est Satan. Et peu à peu, dans ce monde là où la lumière de Dieu ne passe plus, on découvre que l’oubli de la gratuité a transformé l’homme en un mercenaire pour son prochain. Le conflit syrien est un exemple horrible de cet enfer sur terre, le lieu d’une exploitation sexuelle institutionnalisé depuis des années et finalement médiatisé en février 2018 par la BBC[3].40% des personnes interrogées ont déclaré que des violences sexuelles avaient lieu lors de l’accès aux services, y compris l’aide humanitaire[4]. Les rapports attestent que des femmes vulnérables ont été exploitées sexuellement par des hommes apportant de l’aide au nom de l’ONU et d’organisations caritatives internationales[5]. Mais des voix soulignent d’autres formes de violence,  plus sournoises car légalisées au plan international. Je cite sur ce point le Cardinal Sarah : « Les puissances occidentales ont déjà imposés aux pays africains, aux pays pauvres, l’application du droit à l’avortement, et à l’homosexualité, comme condition de toute aide au développement. Plus de la moitié de nos pays africains sont obligés de créer un ministère du genre pour avoir de l’aide des pays occidentaux. » [6] Les évêques d’Afrique et de Madagascar dénoncent eux aussi ce chantage « le joug de lobbies néocolonialistes» où les valeurs chrétiennes telles que « la maternité, l’identité filiale et nuptiale de l’être humain et la famille basée sur le mariage entre un homme et une femme seraient des « stéréotypes discriminatoires ».[7] Qui entend ces voix ? Chacun peut avoir ses convictions sur ces sujets fondamentaux, mais comment prétendre être juste quand on impose aux pauvres de se soumettre à nos idées pour les soulager de la misère ? Quelque chose de très grave est en train de se passer : si rien ne change, quelque chose va casser.

III. Comment l’Église peut elle alors former les consciences à chercher le vrai bien, celui qui relève d’un amour gratuit pour son prochain ?

Pour saint Jean Paul II « trois formes de bien qualifie l’homme » [8] car tous les biens ne se valent pas selon l’enseignement de saint Thomas d’Aquin : le bien fait à son prochain est digne d’honneur – bonum honestum – lorsque le bien est recherché pour lui même par la raison, il est alors la finalité de notre agir. Lorsque la fin poursuivie est l’avantage procuré, le bien – bonum utile – n’est plus recherché pour lui-même : c’est le cas de l’utilitarisme actuel, de l’ancien hédonisme, qui s’arrêtent à ce bien qui, justement, n’est pas une fin en soi[9]. Et lorsque le bien est recherché pour le plaisir qu’il procure- bonum delectabile – il faut bannir cet acte de la morale catholique. Retenons ce matin que la gratuité est un chemin de sainteté car nous avons été créés pour vivre avec Dieu au Ciel dans l’éternité de la gratuité de son amour. Notre temps sur terre doit nous préparer à cette vraie fin, qui est notre bien ultime, et qui ne se trouve vraiment que dans le Christ, qui se définit lui-même comme « le chemin, la vérité et la vie »[10] .

[1] Dominicain et spécialiste de saint Thomas d’Aquin,

[2] Jean-Pierre-Torell, La Parole et la Voix, Paris, Cerf, 2007, p.16-17

[3] sous le titre « Conflit Syrien : les femmes «exploitées sexuellement en échange d’aide» http://www.bbc.com/news/world-middle-east-43206297

[4] dès juin 2015 dans un rapport interne

[5] Rapport de l’International Rescue Committee (IRC),

[6] Cardinal Robert Sarah, Conférence « Dieu ou rien » donnée à Bruxelles (Belgique) le 7 février 2018 en l’église Notre-Dame de Stockel

[7] en perspective du Sommet des 25-27 septembre à New York devant adopter un plan mondial de développement post-2015

[8] cf Jean-Paul II, Mémoire et identité, Flammarion, 2005, p. 49

[9] Ce ne sont que « de modestes auxiliaires pour la pratique de la vertu » (Somme contre les Gentils, III, CXLI).

[10] cf (Jn XIV, 6)

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