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Émission du 11 janvier 2019 : le mythe du paradis perdu

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Emportés par la déferlante de bouleversements et de progrès qui caractérise notre époque moderne, nous nous prenons parfois à regretter une époque révolue où tout était encore simple, beau et pur, une sorte de paradis perdu en somme. Mais cette façon de réécrire l’Histoire n’est-elle pas emprunte de révisionnisme ? 

Si, bien sûr ! Il faut par exemple abandonner l’idée selon laquelle Christophe Colomb, en débarquant à la Jamaïque, découvrait une terre indemne de toute transformation humaine, et se sortir de la tête que les cultures sioux ou apache telles que nous les imaginons sont totalement ancestrales : il n’y avait d’ailleurs pas de chevaux en Amérique en 1492 ! En réalité, les espèces du genre Homo ont commencé à s’aventurer hors de leur berceau, l’Afrique de l’Est, il y a 2,5 millions d’années, pour se répandre dans tous les recoins de l’Eurasie. Il y a 45 000 ans, ils posaient le pied en Australie, après avoir construit des embarcations légères, et il y a 15 000 ans, par la langue de terre qui reliait à l’époque la Sibérie à l’Alaska, ils atteignaient le continent américain, le dernier bastion resté vierge de toute occupation humaine. En 1492 donc, nous n’avons pas découvert l’Amérique, nous l’avons simplement « re-découverte », et fait la connaissance de nos cousins.

Il y a 15 000 ans donc, l’ensemble des terres émergées avait déjà été visité par l’homme ?

Oui, hormis quelques territoires comme Madagascar. Et ce ne fut pas sans conséquences sur l’environnement, puisque partout où il est passé, l’homme s’est comporté comme un véritable serial killer écologique. 95 % des espèces de mammifères marsupiaux de plus de 50 kg qui peuplaient l’Australie s’éteignirent, ainsi que 80 % des espèces de gros animaux qui peuplaient les deux Amériques, parmi lesquelles mammouths, mastodontes,
rongeurs de la taille d’un ours, chameaux, lions géants et paresseux de huit tonnes. Plus récemment, l’arrivée des premiers hommes sur l’île de Madagascar, il y a 1 500 ans, a conduit à un scénario tout à fait analogue, avec la disparition des oiseaux-éléphants et des lémuriens géants.

Pourquoi de tels massacres ?

Alors que le lion, institué actuel « roi des animaux » par les lois de la biologie, ne ressent apparemment nul besoin de faire la démonstration de sa supériorité, et vit dans une parfaite nonchalance, se contentant de chasser pour subvenir à des besoins constants, Homo sapiens, conservant dans ses gènes, -rappelez-vous !-, l’angoisse d’un animal autrefois subalterne et faible, n’a cessé d’écraser tout sur son passage. Son tout nouveau statut, qui
le projette au sommet de la pyramide, ne justifie pourtant nullement les massacres qu’il continue de perpétrer tous azimuts : nul danger majeur ne le menace plus dorénavant, hormis ceux découlant de ses propres activités. Ne croyez donc pas les écolos qui prétendent que nos ancêtres vivaient en parfaite harmonie avec la nature ! Hormis les gros animaux marins qui ont relativement peu souffert de la présence humaine, l’océan se révélant
inhospitalier, les seuls grands animaux qui aient survécu à cette marée humaine sont ceux de la ferme, que l’homme a réduits en esclavage.

L’idée d’un passé enchanteur et d’un monde figé ne correspond donc nullement à la réalité ?

Non, car notre environnement est en perpétuelle évolution. Et pas simplement du seul fait de l’homme : le règne végétal a bien davantage modifié la croûte terrestre que nous ne l’avons fait, en la colonisant massivement, en apportant à l’atmosphère terrestre l’oxygène dont elle était totalement dépourvue, en créant les climats, en régulant la température et le taux d’humidité. Les insectes et les microorganismes ont contribué à la formation
des sols, à l’érosion et à la sédimentation. Les coraux ont produit d’imposants massifs coralliens. Et que dire des modifications internes de notre planète : dérive des continents, activité tectonique, ralentissement de sa rotation autour d’elle-même et refroidissement de son noyau ? Il semblerait que chaque individu, considérant l’Histoire (avec un grand H) avec pour unique gabarit sa petite histoire personnelle, ait tendance à faire coïncider le paradis perdu avec l’époque de sa propre enfance.

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