Carte blanche de Didier Rance

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Éloge de la parole dite

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Nous approchons d’un monde où l’écrit, papier et surtout écran, pourrait être le seul mode de rapport au langage. Serait-il possible que quelque chose de l’humain soit alors perdu ? Je ne dis pas cela pour défendre l’analphabétisme – d’ailleurs celui qui en souffre ne le sait que trop : notre monde est fait pour l’écrit. Mais ce qui pourrait être perdu pourrait être l’humain d’avant ou d’à côté de cette réalité de l’écrit qui est devenue de façon référentielle la nôtre.

Nous croyons que le support importe peu, livre ou transmission orale importe peu, et cela est largement vrai aujourd’hui. Mais ceux qui ont pu étudier ce qu’est une culture essentiellement orale, le français Jousse ou l’anglais Havelock, par exemple, ont montré que celle-ci n’est en rien une culture écrite en plus pauvre. C’est toute la pensée et sa relation au langage qui est différente. Et même toute la relation au réel. Dans un livre, ou un fichier informatique, même récité par quelque voix artificielle, un mot est une chose. On peut en user à sa guise et son rapport à ce qu’il désigne est artificiel – il évoque avant tout un concept qui renvoie à d’autres concepts. Dans une culture orale un mot est une réalité en soi, non maitrisable, et son rapport à ce qu’il désigne est essentiel, il exprime ce qu’il dit, il nous met en rapporta avec lui. Il ‘y. qu’à voir la différence même dans notre culture écrite entre une pièce de théâtre lue et une pièce de théâtre jouée sur une scène. Le P. Agostino da Montefeltro aimait à dire qu’une homélie prêchée et le texte d’une homélie ont autant de rapport entre elles qu’entre un opéra de Rossini et sa partition.

Quant à notre mémoire, qu’en dire ? Notre monde qui dévalue l’oral par rapport à l’écrit ne la tient pas en haute estime. Mais quand je vivais en Haute-Égypte avant que la télévision n’arrive et ne fasse tout disparaitre, des aèdes chantaient le soir sur leur rebab les milliers de vers de la Geste de Banî Hillal, la moindre faute non seulement de mot mais de façon de la dire était relevée par les villageois. Penser que nous n’avons rien perdu (quoi que nous ayons gagné par ailleurs) n perdant la culture orale est comme dire que nous ne perdrions rien s’il n’y avait plus aucun instrument ni chanteur tant que nous aurions des partitions…

 

 

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