Carte blanche de Didier Rance

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13 juin : Soupçon

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Le plus ennuyeux dans la démarche de la pensée moderne qui semble inéluctable, allant de la critique au soupçon, n’est généralement pas dans ce qu’elle propose, mais dans ce à quoi elle s’oppose par principe, à ce qui est. Descartes puis Kant ont en effet mis la critique en premier  – tous deux d’ailleurs en croyant purifier voire sauvegarder ce qui est et notre rapport à lui, le premier par son « je doute, je pense, donc je suis », le second par ses Critiques de la Raison pure et pratique. Loin de sauvegarder ce qui est – qui est d’abord parce qu’il est et non par ma pensée – ils ont ouvert la voie à des successeurs qui ont érigé la critique en absolu, que ce soit sous le nom de soupçon, de révolte, de négation. Pensons à Nietzsche et à tous ses épigones du XXe siècle, au Sartre du : « On a toujours raison de se révolter », à Foucault, à Derrida « déconstruisant » tout, tous s’efforçant de frapper d’inanité le réel par le soupçon.

Nous avons, je crois, un devoir de critiquer la critique, de soupçonner le soupçon, de déconstruire la déconstruction, d’ailleurs relativement simple dès qu’on prend un peu de recul par rapport à la séduisante rhétorique de ces philosophies : d’une part au niveau de la pensée, ce qui nie a besoin de ce qui est et sa logique est suicidaire puisqu’après avoir détruit tout ce qui est il ne pourra que se détruire lui-même – ce qu’exprime ironiquement la proposition d’un Front de libération du Néant, seule issue logique à cette marche suicidaire . D’ailleurs, de Descartes à Foucault, ces penseurs n’ont pas vécu ce qu’ils prônaient, heureusement pour eux, ajouterai -je-  – il a suffi qu’une fois dans leur vie ils disent parce qu’ils l’éprouvaient : « Ce repas est bon » (ou : ce café, ce visage, ceci, cela, celui-ci, celle-là) pour invalider toute leur rhétorique et en dissiper la séduction.

Mais comme dans la fable de la Fontaine, nous sommes tous plus ou moins contaminés. C’est si simple et gratifiant de dire non, de se poser en s’opposant. Et comme ce qui nous fait agir est moins ce que nous savons que ce que nous croyons, cette croyance fausse en la supériorité de la critique sur l’acquiescement et la contemplation, nous façonne. Et c’est là le plus ennuyeux.

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