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Frédéric Mounier : « Toute la stratégie du pape François est d’ouvrir des portes et de laisser circuler l’air »

Frédéric Mounier, ancien journaliste de La Croix, basé au Vatican, vient de faire paraître « Le pape qui voulait changer l’Eglise » (Presses du Châtelet), une longue enquête consacrée au pape François, fruit de longues années passées à Rome. Il était ce matin dans Le Choix de la Rédaction.

Après huit années marquées par les scandales de pédophilie au sein de l’Eglise et les soupçons liés aux finances du Vatican, le pape Benoît XVI remettait sa démission le 11 février 2013. « En interne, la renonciation de Benoit XVI a été une immense sidération, il a fallu beaucoup de temps pour dissiper cet effet-là« , confie Frédéric Mounier, alors correspondant à Rome pour le journal La Croix. Un mois plus tard, son successeur, le pape François était désigné 266e pape de l’Eglise catholique à l’issue d’un conclave en cinq tours rassemblant 115 électeurs. « Le Vatican est un lieu de rumeurs et de fuites considérables et là personne n’était au courant« , se souvient le spécialiste des religions, qui, lui-même n’a pas vu venir la nomination de l’ancien archevêque de Buenos Aires. « Tout le monde s’accordait à dire que jamais Bergoglio ne serait élu parce que les cardinaux voulait quelqu’un de jeune, qui aime voyager, qui est polyglotte« . Au lendemain du  13 mars 2013, le Point titrait « la Bérézina des vaticanistes » au sujet de cette élection coup de théâtre, précisant qu’ « aucun « spécialiste » autoproclamé du Saint-Siège n’avait imaginé l’élection du pape François ».

Quel bilan pour le pape François ? 

Voilà désormais huit ans que François siège au Vatican. Trois synodes, trois encycliques et 32 visites pastorales plus tard, quel bilan tirer de ce pontificat désormais aussi long que son prédécesseur ? Huit ans après son élection, la tâche du pape François semble plus ardue. Comment peut-on expliquer que l’enthousiasme si fort suivant l’élection du pape François soit retombée ? « Il est tout à fait naturel que le phénomène s’émousse au bout de quelques années« , explique Frédéric Mounier qui compare l’essoufflement de la ferveur autour du pape à celle d’un personnage politico-médiatique : « Dans un premier temps, on lèche, on lâche puis on lynche. Le pape François n’a pas échappé à cette règle« . « Dans cette mission, il se heurte à de fortes parties. » ajoute-t-il.

 Bergoglio ou la volonté de réforme

Âgé aujourd’hui de 84 ans, le Souverain Pontife est un être humain normalement constitué, lui aussi marqué par la vieillesse et par les problèmes de santé. Problèmes de sciatique, fatigue auxquels s’ajoute désormais le risque de contamination au Covid-19. Face à un état de santé un peu chancelant, ses tâches n’ont, quant à elle, pas été réduites. Bien au contraire. Depuis 2013, Bergoglio n’a qu’un mot d’ordre : faire le ménage au Vatican. C’est d’ailleurs, entre autres, sur ce constat que Benoit XVI a quitté le ministère pétrinien : « Il n’en pouvait plus des drames à l’intérieur de l’église : les fuites de documents sur son bureau, la corruption à l’italienne, la mise en cause de son majordome, les affaires d’abus sexuels et spirituels« , détaille Frédéric Mounier. « Bergoglio a été élu pour faire le ménage administrativement, financièrement, bureaucratiquement et peut-être même idéologiquement« .

Qui dit changement en profondeur, dit nouvelle constitution. Depuis 2014, le Conseil des cardinaux planche sur une réforme de la Curie, aussi appelée « Predicate evangelium ». Ce document clé du pontificat de François, censé réformer le fonctionnement interne de l’Eglise dont la publication a été retardé maintes, devrait être finalement présenté avant Pâques. Il vise à changer de nombreux aspects structurels. « En Italie c’est le logiciel familial qui fonctionne : ça s’appelle le népotisme, le clientélisme. L’objectif du pape est de désitalianiser l’Eglise« , affirme le journaliste.

De même, pendant longtemps, le Vatican a été un lieu de blanchiment d’argent. Le pape François s’est attelé à cette autre tâche de destruction des ramifications de fonctionnements mafieux. En témoigne la condamnation début 2021 de l’ancien président de la banque du Vatican, condamné à 8 ans de prison. Le pape François a également licencié le cardinal Angelo Becciu, personnage important de l’Eglise, déchu du droit de conclave car il était soupçonné d’avoir donné la priorité à des investissements familiaux dans son diocèse d’origine.

Ménage bureaucratique et administratif

Au-delà du ménage administratif qu’il veut réaliser, c’est aussi un ménage idéologique et spirituel qu’il veut mettre en place. Or, c’est surtout sur ce point que Bergoglio rencontre de nombreux obstacles. « Dans la lutte contre le cléricalisme, il souhaite déconnecter le sacerdoce et le pouvoir. Il vise aussi à redonner toute sa plénitude à la vocation baptismale de chacun. Chose qu’il a tenté de faire à tous les synodes mais pour lesquels il a reçu de nombreuses critiques de la part de ses adversaires. Il veut, plus globalement, remettre l’église en mouvement pour être une église missionnaire« . A la source de cette réflexion, la crise des abus sexuels et spirituel « qui l’affecte profondément. Il pense qu’elle est systémique, basé sur l’emprise, et qu’il faut désamorcer. »

Ménage idéologique

Dans sa réflexion sur la redéfinition de la hiérarchie et du pouvoir, le Saint-Père n’omet pas d’intégrer les femmes, grandes oubliées dans la dimension verticale de l’Eglise catholique. « Pourquoi ne pas avoir un jour une femme cardinal ? » Cette phrase ne vient pas de moi mais de Mgr de Moulins Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, qui a affirmé en 2020 qu’il envisageait que le Saint-Siège serait dirigé un jour par le pape, entouré par un collège de cardinaux composé de femmes« , indique Frédéric Mounier. « Si tous les baptisés se trouvent à égalité devant la révélation comme l’a mentionné Mgr de Moulins Beaufort, alors évêques et  prêtres ne sont ni plus ni moins savants que les laïcs« . Un constat que partage aussi le pape François.

Toute sa stratégie est d’ouvrir des portes et de laisser circuler l’air. « On peut réformer l’Eglise mais pas la révolutionner« , constate-t-il cependant. « Le pape sait qu’il marche sur des œufs sur certains sujets comme la place des femmes dans l’église, les divorcés-remariés, le mariage des prêtres« … D’ailleurs, la frange la plus radicale de ses opposants n’a fait que de grandir durant son pontificat. Et de prendre en exemple « certains groupes catholiques américains, proches de Donald Trump, éloignés du pape François qui veulent sa démission ».

A ce sujet, difficile d’y voir clair. Certes le pape est âgé, son pontificat est émaillé par la critique. Mais s’il tient encore la barre, c’est qu’il souhaite terminer ce qu’il a entamé. Frédéric Mounier en veut pour preuve la nouvelle constitution apostolique de l’Eglise qui devrait être prochainement promulguée. « Mais, si d’aventure Benoit XVI venait à rejoindre la maison du père, le pape François pourrait rejoindre son Argentine chérie« , vient-il à pronostiquer.