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Apparitions mariales : comment se passe leur reconnaissance par l’Église catholique ?

Dimanche 17 janvier 2021, le sanctuaire de Pontmain a lancé le début de l’année jubilaire à l’occasion des 150 ans de l’apparition de Notre-Dame de l’Espérance. Mais comment l’Eglise valide-t-elle une apparition mariale ? Les explications de Patrick Sbalchiero, auteur de La Basilique du Sacré Cœur de Montmartre (2020).

Le 17 janvier 2021, Pontmain
Le 17 janvier 2021, le sanctuaire de Pontmain a démarré le Grand Jubilé dédié à Notre-Dame de l’Espérance.

Pendant plusieurs années, Patrick Sbalchiero s’est intéressé aux miracles et apparitions mariales. Il a souvent enquêté sur ces phénomènes qui relèvent de l’extraordinaire chrétien, et explique aujourd’hui les démarches suivies dans le cas d’une apparition supposée.

Lorsqu’une personne déclare avoir vécu une apparition mariale, comment l’Eglise enquête-t-elle pour « valider » celle-ci ? Et quel est le procédé d’enquête suivi ?

Il existe globalement deux façons de procéder : dans les cas les plus simples (les plus limpides ou, au contraire, les moins sérieux), l’évêque demande à un prêtre ou deux, parfois à un laïc, de surveiller et d’interroger les témoins. S’il le juge nécessaire, il convoque le ou les voyants, leur famille, etc, pour les interroger personnellement (comme lors des deux procès diocésains à Pontmain). Mais il attend patiemment de voir l’évolution du phénomène avant de se rendre lui-même sur les lieux des apparitions présumées, car une telle présence est un acte d’engagement de l’Eglise, en faveur du phénomène. Si l’affaire semble importante, l’évêque nomme une commission à sa guise, formée de deux à x prêtres, diacres et laïcs. On note toutefois la présence assez régulière au sein de ces commissions de médecins (le médecin traitant du voyant et un psychiatre ou un psychologue clinicien), un exorciste et un spécialiste du droit canon. Une enquête diocésaine sur une apparition est officielle mais peut perdurer aussi longtemps que nécessaire. Traditionnellement, l’Église débute des investigations lorsque les apparitions sont terminées.
À noter que l’Eglise s’appuie sur trois principaux textes normatifs :  les normes édictées par le cardinal Seper (1978), le texte publié par la congrégation pour la doctrine de la foi (2011), et le commentaire du cardinal Ratzinger sur la troisième partie du secret de Fatima (2000).
L'Eglise fait preuve de beaucoup de prudence concernant la reconnaissance des apparitions mariales.
L’Eglise fait preuve de beaucoup de prudence concernant la reconnaissance des apparitions mariales.
Qui est en charge de reconnaître une apparition ?
Le responsable essentiel est l’évêque diocésain, en sa qualité de successeur des apôtres, en communion avec l’évêque de Rome, le pape, successeur de Pierre et chef de l’Eglise catholique. C’est l’évêque qui statue et c’est lui qui met sur pied, ou non, une commission d’enquête dont il nomme les membres. Il peut théoriquement enquêter seul, recevoir les protagonistes, demander si bon lui semble des informations complémentaires, des analyses médicales, des rapports, etc. En cas de reconnaissance du phénomène, il promulgue un texte officiel. Il peut aussi publier un avertissement, des interdictions pour le clergé et les fidèles, d’évoquer de fausses apparitions, de se rendre sur les lieux, de divulguer et diffuser les messages.
Dans la pratique, à partir d’un certain niveau de complexité, l’évêque peut porter le dossier à un niveau supérieur : celui de la conférence épiscopale de son pays (tous les évêques d’un même pays) qui, à son tour, diligente une enquête, ou classe définitivement l’affaire, ou préfère attendre. Les apparitions de Medjugorje (Bosnie) appartiennent à cette catégorie après deux avis négatifs des évêques de Mostar dans les années 1980. Enfin, pour diverses raisons, une conférence épiscopale peut transmettre un dossier à la congrégation pour la doctrine de la foi pour obtenir un avis circonstancié. Évidemment, chaque évêque diocésain, peut aussi consulter cette congrégation pour savoir quoi faire.
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Lorsque l’Eglise authentifie une apparition, elle laisse les fidèles libres d’y adhérer et d’y trouver un soutien spirituel.
Est-ce qu’il y a une « liste » d’éléments qui doivent être présents à chaque apparition pour que celle -ci soit reconnue par l’Eglise ?
Les normes procédurales ne fixent pas catégoriquement une liste de pièces à fournir, mais l’Eglise reconnait par expérience des éléments incontournables nécessaires aux évêques pour statuer :
  • Des éléments doctrinaux 
– Les messages recueillis et les paroles du voyant ne doivent en aucun cas apporter une nouveauté théologique et spirituelle puisque la Révélation chrétienne est achevée à la mort du dernier apôtre (Jean).
– Rien ne doit être proposer de nouveau en matière liturgique, ce qui est du ressort exclusif du magistère de l’Eglise.
– Les paroles de la Vierge ne doivent en rien contrarier, compléter ou diminuer les traditions de l’Eglise catholique.
– Ces mêmes paroles ne doivent jamais contredire ou tenter de modifier le contenu de la Bible.
– Les évêques sont attentifs à deux choses notamment : les images symboliques servant à décrire la Trinité et la place et le rôle de la Vierge dans l’économie de salut
  • Des éléments humains 
Le moralité du voyant (propension au mensonge, à l’affabulation, à la dissimulation, degré de sincérité, profession, sociabilité, voisinage, ancrage familial, antécédents judiciaires), ainsi que la spiritualité du voyant (croyant, pratiquant, engagements ecclésiastiques et paroissiaux, membre d’un ordre ou d’une congrégation religieuse, parcours canonique : a-t-il déjà été sujet d’un procès ecclésiastique?) sont pris en compte. L’évêque prête une attention soutenue aux écrits du voyant, s’ils existent. L’Eglise s’intéresse également aux antécédents psychiatriques de la personne (hallucinations, internement par le passé).
Quelle est la position de l’Église sur les apparitions actuellement ?
Prudence, prudence et encore prudence ! Pourquoi ? Pour trois raisons au moins : d’abord parce que l’Eglise veut discerner ces expériences charismatiques comme Jésus lui-même a perçu le « merveilleux » dans l’Evangile et il n’a pas hésité à mettre en garde plusieurs fois ses disciples à l’encontre des « faux prophètes ». Ensuite, une apparition, même reconnue, n’est jamais un objet de foi : vous pouvez être un bon catholique sans jamais croire une minute que la Vierge soit apparue à Lourdes ou à Fatima. Lorsque l’Eglise authentifie une apparition, elle ne dit pas que les fidèles doivent confesser cela, mais, simplement, de foi humaine, rien ne s’oppose, après vérification, à la foi et à l’enseignement catholique. Les croyants peuvent, s’ils le désirent, légitimement y adhérer. L’apparition reconnue devient ainsi un soutien spirituel mais ne complète en rien la Révélation biblique. Enfin, et contrairement à ce que l’on entend parfois, le pape n’engage jamais l’autorité de l’Eglise en matière de révélations privées, mais exclusivement en matière doctrinale et éthique.