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Décryptage : Autopsie d’une histoire sur la mort

Comment les morts nous occupent-ils ? Comment considérons-nous nos morts aujourd’hui ? C’est la question qui était posée hier dans l’émission Décryptage à deux spécialistes de la question, Philippe Charlier et Clémentine Vidal-Naquet, respectivement archéo-anthropologue et historienne.

Des fosses communes pour enterrer des victimes du Covid en nombre, des funérailles en comité très restreint, des patients hospitalisés, privés d’une dernière présence familiale avant leur décès. Nous gardons tous en tête l’une ou l’autre de ces images liées au Covid-19. Depuis un an, notre rapport au deuil a été bousculé. “Tout à coup, la mort apparaît de manière intense”, évoque Philippe Charlier, médecin légiste, anatomo-pathologiste, archéo-anthropologue et paléo-pathologiste, qui publie « Autopsie des fantômes », aux éditions Tallandier. Et de poursuivre : “Je pense qu’il va y avoir un traumatisme de ne pas avoir fait correctement ce travail de deuil. J’ai moi-même perdu un proche cette année, et je n’ai pas encore concrétisé sa disparition car je n’ai pas pu assister à ses funérailles.” Au moment de la perte d’un proche, “quasiment tous les sens entrent en jeu pour comprendre cette information singulière. Or, aucun sens n’est mis en jeu au sein de cette pandémie.” 

Une représentation standardisée de la mort

Si la représentation de celle-ci a été uniformisée à travers le monde, avec l’arrivée du coronavirus en 2020, elle ne l’a pas toujours été. Elle est, en ce sens, un indice culturel et civilisationnel fort. C’est d’ailleurs l’un des tout premiers indices à avoir été mis au jour par les recherches anthropologiques : « Les morts permettent de comprendre les non-morts« , analyse  Clémentine Vidal-Naquet, historienne, maître de conférences à l’université de Picardie-Jules-Verne et membre du Centre d’histoire des sociétés, des sciences et des conflits. « Ce qu’on sait des populations anciennes, c’est à travers les morts, les sépultures. » Quand je visite une nouvelle ville, un nouveau pays, je visite en premier lieu un cimetière”, décrit Philippe Charlier. “N’y voyez-là aucune nécrophilie. C’est pour moi la meilleure façon de comprendre une civilisation. Rien ne raconte plus la vie, les croyances, une société, une communauté, que le lien que cette communauté entretient avec ses défunts.” 

Si dans certains pays la célébration de la mort peut prendre une allure de fête (Mexique, Haïti, Guatemala…), la société occidentale privilégie des rituels plus codifiés où la mort est rapidement cachée. “Le vestiaire du deuil est très ritualisé mais également très désaffecté tellement les pratiques sont normées. Elles ne correspondent plus à la mesure du chagrin”, constate Clémentine Vidal-Naquet. Notre malaise lié à la mort tient, entre autres, pour responsable la raison hygiéniste qui dirige la société depuis la fin du 19e siècle. “Au fur et à mesure que se sont multipliés les hôpitaux, la recherche médicale, la vaccination, les antibiotiques (…), la mort est devenue plus rare. Par conséquent, nous sommes devenus de moins en moins à l’aise avec la mort jusqu’à la dissimuler. 

Au 19e siècle, la mort est partout

Or jusqu’au 19e siècle, celle-ci est quotidienne. “Les enfants voient des morts en permanence”, précise Philippe Charlier. “On va se promener en famille à l’institut médico-légal à Paris pour voir les cadavres ou dans les catacombes. Il n’est pas rare de voir certaines personnes porter des médaillons avec des mèches de cheveux. L’astronome Camille Flammarion va jusqu’à faire relier un livre avec de la peau humaine, celle de son amante !” 
“Le spiritisme est arrivé à un moment où la mort était quotidienne, en pratique”, ajoute-t-il. « Ce courant était très répandu dans les couches les plus basses de la société, parmi les ouvriers, les mineurs (…) qui trouvaient une échappatoire, une porte de sortie pour se dire que leur existence sur terre n’était pas belle mais que plus tard dans l’au-delà, ils trouveraient la félicité.” Ces mouvements ce sont aussi élevés en réponse à un champ de la science qui ne cesse alors de croître : “On constate que  chaque avancée sur le plan de la compréhension du monde a été suivie d’un développement des théories surnaturelles par une frange de la population”, indique Philippe Charlier. Les fantômes apparaissent donc en réponse au progrès. “Au 19e siècle, la science commence à occuper tout le terrain. Ceux qui veulent échapper à ce tout scientifique, vont entrer dans un champ disciplinaire où la science n’est pas encore rentrée : la mort”.

 

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