le direct Musique sacrée

Eugénie Bastié : « La guerre des idées est une alternative à la guerre civile »

Mercredi 14 avril 2021, Eugénie Bastié, journaliste au Figaro était l’invité du Choix de la Rédaction à l’occasion de la sortie de son livre « La Guerre des idées » (Robert Laffont). Après avoir mené une enquête de trois ans auprès d’intellectuels français, elle dresse un tableau de leur place dans le paysage médiatique et politique français.

LCR 14 avril
Eugénie Bastié, journaliste au Figaro, était l’invité du Choix de la Rédaction ce mercredi 14 avril 2021.

Le constat d’Eugénie Bastié est accablant : la guerre des idées n’aura pas lieu car le débat a laissé la place au combat, les pensées ne sont plus débattues mais combattues. La journaliste illustre cela par la disparition de la revue Le Débat, parue dans les années 1980, qui se présentait sous la forme d’articles denses, sans images. La baisse du nombre de ventes d’ouvrages de sciences humaines est également significative : « dans les années 60-70, un ouvrage de sciences humaines qui était un succès se vendait à 60 000- 70 000 exemplaires, aujourd’hui un petit succès, c’est à partir de 3000 exemplaires. Il n’y a plus de best-seller en termes d’essais dans ce domaine ».

Les réseaux sociaux pourraient nuire aux débats d’idées ?

D’après Eugénie Bastié, les réseaux sociaux ont participé à l’appauvrissement de la vie intellectuelle française. Nombreux sont ceux qui ne lisent plus, et passent davantage de temps sur les écrans d’ordinateur, de téléphone, de télévision et cela a des conséquences : « Notre disponibilité mentale est aspirée par les écrans », explique-t-elle. De plus, historiquement les intellectuels sont ceux qui  « se mêlent de ce qui ne les regardent pas » si l’on reprend la définition donnée par Jean-Paul Sartre, or aujourd’hui tout le monde est capable d’intervenir dans le débat public, « tout le monde a prétention à analyser le monde et à donner son avis, et d’agir dans la vie de la cité, donc le rôle de médiateur, dont l’intellectuel avait le monopole, est en train d’être démocratisé ». Cela peut poser problème puisque l’intellectuel devait avoir le recul nécessaire pour théoriser le réel et en tirer des principes.

Selon l’auteure de « La Guerre des idées », il est également nécessaire d’entendre les écrivains sur des sujets de société afin d’avoir un entre-deux entre les réseaux sociaux qui se concentrent sur le témoignage et jouent beaucoup sur le pathos, et les universitaires qui n’ont pas l’approche particulariste que peuvent avoir d’autres écrivains ou intellectuels : « Je trouve qu’il est important de ne pas se cantonner, dans la vie des idées, aux universitaires mais donner la parole aussi aux écrivains parce qu’ils ont une approche beaucoup plus fine du réel », défend Eugénie Bastié au micro de Radio Notre-Dame.

Pouvoirs publiques et intellectuels : quels rapports ?

Lors de la crise des gilets jaunes, le président de la République, Emmanuel Macron, avait reçu 67 intellectuels à l’Elysée. Pourtant, si l’échange avait duré près de huit heures, chaque intellectuel présent n’avait eu que deux minutes de parole. Eugénie Bastié y voit une double tendance, d’un côté « une séquence révélatrice du pouvoir intellectuel particulier en France » assez peu présent dans d’autres pays mais aussi « cette relative impuissance des intellectuels » avec une réunion qui « ne porte pas beaucoup de fruits ».

Par ailleurs, pendant longtemps le débat gauche-droite a structuré la vie politique française – chaque parti ayant ses idées, ses intellectuels. Cependant, ces dernières années, les idées ne sont plus aussi tranchées. Les sujets sont davantage tournés sur des « clivages entre conservateurs et progressistes, entre populistes et mondialistes, universalistes et identitaires ». Pourtant, ni la droite ni la gauche ne voudrait gagner la bataille des idées, puisque le combat du perdant est toujours perçu comme plus noble.

L’impossibilité de dialoguer au nom du « politiquement correct »

Enfin, dans une partie de son ouvrage, Eugénie Bastié exprime son inquiétude envers « le droit à ne pas être offensé ». Elle évoque l’annulation d’événements suite à des manifestations de communautés LGBT+ par exemple et conclut par l’idée qu’une « blessure émotionnelle » viendrait justifier « la censure ». Elle parle alors de « tyrannie de l’émotion ».

La journaliste s’exprime notamment sur la cancel culture, qui consiste à dénoncer publiquement des personnes perçues comme « problématiques » en raison de propos qu’ils ont eu ou d’actions effectuées ; ces dénonciations entraînent des censures ou boycotts envers ces personnes. Eugénie Bastié voit cela comme une « radicalisation du politiquement correct » et finit l’interview, en expliquant que selon elle : « la guerre des idées est une alternative à la guerre civile ».