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Jean-Pierre Le Goff sur la pandémie : « on a réactivé le narcisse contemporain »

Le Grand Témoin – Et si la pandémie était un révélateur de problèmes profondément ancrés dans notre société occidentale ? Partant de son expérience vécue de la maladie, c’est la question que se pose le sociologue Jean-Pierre Le Goff dans son dernier opus « La société malade » (Stock). Il s’explique au micro de Louis Daufresne. 

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Jean-Pierre Le Goff a eu le virus de la Covid 19 au début du confinement. C’était il y a un an. « Cela était particulièrement angoissant car on ne connaissait pas grand-chose », raconte-t-il, « le seul contact avec l’extérieur c’était par les grands médias audiovisuels d’information continue ». Images de cadavres, de malades, de morts, litanie des experts… Jean-Pierre Le Goff dit avoir été, comme nous tous, « confronté à une forme d’angoisse diffuse ». « Je voyais le réel à travers une vitre, beaucoup de débats intellectuels me paraissaient assez vains ». Pour le sociologue, cette pandémie a révélé « une forme de vanité concernant de polémiques tournant en rond toute la journée »… A tel point que l’on ne savait plus où l’on était.

C’est ce qu’il nomme l’enfermement dans une « bulle langagière et communicationnelle avec un effet d’angoisse et de déréalisation ». Cette bulle a été amplifiée par les grands médias audiovisuels et les réseaux sociaux. « Une sorte de course au centre de l’essoreuse à idées », explique-t-il, « cela finit par donner le tournis ». Et Jean-Pierre Le Goff de dénoncer « une façon de vivre à la surface de soi-même ».

« On est à la fois spectateurs émus et dans l’impuissance : cette incapacité d’action peut mettre les gens en rage »

Pour le sociologue, la pandémie a permis de révéler de façon plus nette « des formes de fractures qui existaient avant ». La plus marquante à ses yeux concerne les EHPAD. « Des drames familiaux terribles« , souligne Jean-Pierre Le Goff, « c’est l’un des grands points noirs de cette pandémie », la façon dont nous traitons nos malades, nos mourants et nos morts. Le confinement ? Il l’a perçu comme « une injonction et une fuite ». Avec l’invitation à prendre soin de soi, à être bien dans son corps et dans sa tête, on a réactivé « le narcisse contemporain, l’autocentrement sur soi », dit-il. « Au même moment, des gens mourraient et étouffaient ». Le sociologue n’entend pas jeter la pierre au gouvernement : « je me mets à leur place, on était dans une situation imprévue, mais nous n’étions pas armés culturellement ». A l’heure où la société et les individus réclament « une vie sans risque » et un « individualisme heureux » aux politiques, le sociologue rappelle que c’est « la confrontation au risque fait le sens de la vie ». « Notre société occidentale a perdu sans rapport vivant à ses traditions et à son héritage », explique Jean-Pierre Le Goff. Il estime que la première des questions à se poser est celle de le relation à l’autre. Et de prendre l’exemple de ce qui s’est passé au sein de l’hôpital. « Alors qu’il est désormais considéré comme une entreprise », face à l’épreuve de la pandémie, on a vu surgir « des réserves d’humanité », dit-il, « les liens de solidarité l’ont emporté mais ils tiennent pas le haut de l’actualité dans l’essoreuse à l’idée », regrette-t-il.

 « L’Etat n’a pas à s’ingérer dans l’ensemble de notre vie »

Jean-Pierre le Goff ne se veut pas optimiste. « Mais le pessimisme ne se confond pas avec le désespoir ». Pour lui, la question est désormais : sur quelles forces vives s’appuyer pour sortir d’un climat délétère ? Ses attentes à l’égard du politique ? « La fracture entre gouvernants et gouvernés est réelle… On ne rétablit pas la confiance par un discours dont on a du mal à suivre la cohérence », rappelle-t-il, « le tout sur une société victimaire, très émotionnelle et réactive ». Jean-Pierre Le Goff met en exergue un problème de civilisation. A ses yeux, une « reconstruction culturelle » est nécessaire, elle prendra du temps. « L’Etat n’a pas à s’ingérer dans l’ensemble de notre vie », conclut-il, mais « le politique » peut nous aider à nous « reconstruire sur des fondamentaux : les rapports humains avec un projet discernable qui donne envie au pays de s’investir ».

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