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Affaire Sarah Halimi : « La décision de la Cour de cassation marque l’épilogue d’une instruction menée à décharge »

Défaut de traitement médiatique, failles dans le dossier judiciaire (…), Noémie Halioua a enquêté pendant un an sur l’affaire Sarah Halimi qui déchaîne aujourd’hui les passions, entre volonté d’exporter le procès en Israël et intention de changer la loi sur la responsabilité pénale. Qu’est-ce que la justice et les médias ont-ils manqué ?

protest sit-in organized by the Jewish Community of Rome, near the French Embassy in Italy, to demonstrate against the verdict of the French Court of Cassation on the murder of Sarah Halimi. Rome, Italy on April 25, 2021. Photo by Stefano Ronchini/IPA/ABACAPRESS.COM | 763472_004 Rome Italie Italy
Photo by Stefano Ronchini/IPA/ABACAPRESS.COM

Près de 30 000 personnes sont descendues dans la rue, hier en France, pour demander justice au nom de Sarah Halimi, cette sexagénaire juive assassinée en 2017, et dont le meurtrier a été reconnu pénalement irresponsable par la Cour de cassation. L’affaire Sarah Halimi tout le monde la connaît peu ou prou désormais. Les faits se sont passés à Belleville, au sein d’un quartier HLM, dans la nuit du 3 au 4 avril 2017. Kobili Traoré, un Franco-Malien de 27 ans, pénètre par effraction dans le domicile de Sarah Halimi, une retraitée de confession juive. Il la roue de coups aux cris d’« Allah Akbar » avant de jeter son corps par la fenêtre. Trois ans après, la cour de cassation confirme début avril 2021 l’irresponsabilité de son meurtrier, sujet d’une « bouffée délirante » au moment du crime et qui ne sera finalement pas jugé. Devant l’indignation générale, la journaliste Noémie Halioua, auteure du livre-enquête “L’affaire Sarah Halimi” (éditions du Cerf), a répondu ce matin aux questions de Louis Daufresne. S’agit-il ou non d’un acte antisémite ? Quel effet politique la campagne présidentielle alors en cours a-t-elle eu ? L’appareil judiciaire a-t-il mésestimé les faits ? Les médias ont-ils tardé à réagir ?

Au lendemain des faits, le vide médiatique

Quelques semaines seulement après le drame qui a lieu en avril 2017, alors que les médias sont tous occupés à la couverture du premier tour des élections présidentielles, William Attal, frère de Sarah Halimi, se lance dans une prospection médiatique sans relâche. L’objectif : révéler à la presse la barbarie d’un crime qui est bien plus qu’un “simple” fait divers sordide à caractère antisémite. Ses tentatives restent lettres mortes jusqu’à ce qu’il croise la route de Noémie Halioua, alors journaliste au magazine Actualité Juive en Israël. “Je ne fais que l’écouter. Ce qu’il me dit me paraît hallucinant”. Face au vide médiatique et judiciaire, la journaliste s’engouffre dans la brèche et entame son travail d’enquête. Un travail “qui dure pendant environ un an et le livre sort un an plus tard.” Pourquoi cette affaire est-elle jusqu’alors si peu investie par les médias ? 

En avril 2017, un contexte politique et social particulier

Le contexte politique dans lequel intervient cette affaire est particulier : Madame Halimi est tuée quelques jours, quelques heures avant le débat du premier tour des élections présidentielles. C’est un moment particulier dans toutes les rédactions de France. Je pense qu’il y a eu cette crainte qu’un fait divers de cette ampleur ne profite au Rassemblement national.” Or, en 2002, un fait divers semblable fait la une en France durant les deux jours précédant le 21 avril 2002, jour de l’élection présidentielle française de 2002. Un retraité est alors victime d’une agression dans son habitation à Orléans. Deux individus auraient tenté de le rançonner, puis l’ont roué de coups et incendié sa maison avant de prendre la fuite. Son visage tuméfié en une des journaux marque les esprits et devient le symbole de l’insécurité. “Beaucoup ont considéré que c’est ce qui a porté Jean-Marie Le Pen au second tour”. L’autre explication de ce vide médiatique est, selon Noémie Halioua, lié au fait que l’assassin est un antisémite arabo-musulman. “Cette information met assez mal à l’aise une partie de ma profession qui préfère combattre l’antisémitisme traditionnelle qui n’existe quasiment plus en France”.

sarah halimiDes failles judiciaires

Outre les failles médiatiques, Noémie Halioua avance aussi durant son enquête, devant des failles judiciaires. Le meurtrier présumé au moment des faits se présente de lui-même au poste mais n’a pourtant pas été, semble-t-il, correctement entendu. “Il est resté trois heures assis sur une chaise puis, quand des agents sont venus pour le mettre en cellule, il les a agressé, a blessé un agent. On a donc considéré qu’il n’était pas dans un état normal psychiquement. Il a donc été placé d’office dans un hôpital psychiatrique et n’a pas été interrogé pendant un mois, ce qui lui a laissé suffisamment de temps pour travailler sa défense. 

Pour la journaliste, la décision de la Cour de cassation marque “l’épilogue d’une instruction qui a été menée à décharge. La voie prise par la juge d’instruction est toujours la même : il n’y a pas eu responsabilité.” “Pourtant, beaucoup d’éléments montrent le contraire”, affirme Noémie Halioua. Le premier tient dans la manière dont Kobili Traoré s’est introduit chez sa voisine, madame Halimi, “à 3h du matin, par le balcon”. “On ne pénètre pas chez quelqu’un de cette manière sans avoir un petit peu réfléchi et prémédité son acte.” Par ailleurs, avant de jeter le corps de Sarah Halimi par la fenêtre, Traoré aurait crié “une femme va se suicider”. Une phrase entendue par de nombreux témoins et voisins. “Il faut avoir de la lucidité pour mentir”, commente la journaliste. « Certes, la question de savoir jusqu’où la personne est lucide est complexe. Mais dans cette affaire, la personne a avoué son crime. Or, il échappe à un procès et il n’aura pas de peine. D’autant, qu’il n’est pas obligé de rester 20 ans en hôpital psychiatrique”, se désole-t-elle. 

« Qui est le fou »

Enfin, autre détail interrogeant, le passif judiciaire de l’accusé. Kobili Traoré n’avait jamais présenté de troubles psychiatriques auparavant, mais des condamnations oui, il en a eu. “Il a été condamné à 22 reprises pour des faits de vol à main armé, trafics de stupéfiants, il a même brûlé quelqu’un dans un supermarché. » En revanche, il n’aurait jamais présenté de troubles psychiques. “Il est essentiel de définir qui est le fou”, souligne-t-elle. « Ça devrait être au moins quelqu’un qui a été diagnostiqué une fois dans sa vie avant le passage à l’acte”. 

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