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« Il faut sortir de l’idée que parce qu’on est féministe, on n’est pas une bonne catholique », Mathilde, réalisatrice de podcasts

Depuis qu’elle est enfant, Mathilde s’interroge sur sa place et son rôle en tant que femme baptisée dans l’Eglise. À 31 ans, cette conservatrice de bibliothèques est à l’origine du podcast en ligne « Des femmes et un Dieu » qui a pour but de faire circuler la parole des femmes sur des questions de foi.

Peut-on être croyante et féministe ?
Peut-on être croyante et féministe ? Le podcast  » Des femmes et un Dieu » encourage chacune à évoquer la manière dont elles vivent leur foi.

Bonjour Mathilde. Vous êtes croyante avec un parcours assez classique c’est-à-dire que comme beaucoup d’enfants vous êtes allé au catéchisme, puis l’aumônerie. Vous accompagniez beaucoup votre mère à la messe. En 2019, vous décidez de vous lancer dans la réalisation de podcasts en ligne. Pouvez-vous nous expliquer ce que l’on peut trouver sur votre chaîne « Des femmes et un Dieu », comme type de podcasts ?

Alors vous trouverez des témoignages de femmes chrétiennes et des chroniques dont je suis l’auteur. Le tout compose des saisons : après une pause pour des raisons personnelles, j’ai commencé une deuxième saison sur le même modèle en février 2020.

Depuis septembre, je me suis impliquée avec le Mouvement chrétien des cadres dans la préparation du Congrès annuel qui devait avoir lieu en mars 2021 à Nantes et qui sera reporté. Le thème est « passeur d’avenir au cœur des transitions » donc j’ai eu envie de m’impliquer dans la préparation intellectuelle du Congrès avec les questions qui m’animent moi, à savoir la place des femmes dans ses transitions, en particulier les transformations ecclésiastes qui me semblent indispensables. J’interroge des femmes qui sont actrices de changements écologiques, économiques, sociaux par leur travail, leur engagement et j’interroge la spiritualité qui sous-tend cet engagement. C’est l’objet d’une saison 3 qui devrait durer jusque septembre 2021.

Quel est le but de cette chaîne de podcasts ?

L’idée c’est de susciter et faire circuler la parole des femmes sur des questions de foi. En général, je demande à mes invitées de parler de leur parcours spirituel et de leur rapport avec l’Église, ainsi qu’avec le modèle de féminité qu’elle propose aujourd’hui. Je ne demande pas forcément ce qu’elles pensent de la place des femmes dans l’Église mais plutôt la manière dont elles vivent leur spiritualité. Ce qui m’intéresse c’est de redonner aux femmes leur place de sujets qui parlent de leurs expériences notamment spirituelles, plutôt que d’objets dont d’autres, souvent des clercs, parlent.

Depuis un an et demi, Mathilde Hallot-Charmasson tient une chaîne de podcasts qui parle de spiritualité féministe.
Depuis un an et demi, Mathilde Hallot-Charmasson tient une chaîne de podcasts qui parle de spiritualité féministe.

Vous avez lancé votre chaîne de podcasts notamment à la suite du visionnage du documentaire Arte intitulé Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Eglise : une enquête qui dénonce les viols et abus sexuels par des religieux sur des religieuses et paroissiennes. Pourquoi est-ce que ce documentaire vous a marquée et vous a donné envie de sauter le pas dans la création de podcasts ?

Je pense qu’il y a une conjonction de deux facteurs. Cela fait très longtemps que je suis féministe. Ma mère l’était et au cours de mes études, j’ai découvert la notion de genre comme particulièrement efficace dans le champ des sciences humaines pour analyser les sociétés anciennes notamment. Mais je pense que c’est resté assez peu théorisé chez moi et peu relié à ma situation personnelle : j’ai une sœur donc je n’ai pas du tout été confrontée à des différences de traitement par rapport à un frère, j’ai fait mes études dans des filières littéraires très précocement avec une majorité de femmes et des personnes sensibilisées aux questions de féminisme. Dans l’Église, je l’ai davantage ressenti. Un de mes grands souvenirs est d’avoir toujours eu envie de servir la messe, mais dans ma paroisse, ils ne prenaient que les garçons. Quand j’étais en quatrième, le curé de la paroisse a changé et j’ai pu servir la messe avec ma sœur. Précédemment, nous étions confrontées à plusieurs réflexions, surtout par des femmes d’ailleurs, comme « c’est une préparation à la prêtrise, donc il faut que ça soit réservé aux garçons » ou « si les filles servent la messe, les garçons ne voudront plus y aller. »

Le documentaire Religieuses abusées, l'autre scandale de l'Eglise a été diffusé sur Arte en 2018.
Le documentaire Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Eglise a été diffusé sur Arte en 2018.

Au même moment, il a commencé à être question de scandales de pédophilie dans l’Église. Je trouvais cela scandaleux, et j’étais ébranlée que l’Église comme institution puisse se servir de l’Évangile pour étouffer les plaintes des victimes, mais cela restait quelque chose qui était de l’ordre de l’intellectuel pour moi. Je n’ai jamais rencontré de prêtres pédophiles, ce scandale m’était étranger. Lors du visionnage du documentaire Religieuses Abusées, l’autre scandale de l’Eglise, j’y ai trouvé une résonance avec mon expérience personnelle : je n’ai jamais été confrontée à des abus sexuels, mais disons que je vois très bien comment cela peut arriver. J’ai déjà entendu des réflexions sur des prêtres un peu lubrique, et j’ai aussi senti que l’abus sexuel était permis par une conception des femmes qui est fondamentalement méprisante. En tant que femme, il y a l’idée que nous sommes des baptisés de seconde zone. C’est vraiment un discours sur l’essence et la nature féminine qui est justifiée par une lecture patriarcale des textes. Quand j’ai vu ce documentaire, j’ai vu un continuum entre cette culture misogyne et ces abus.

Qu’est-ce que vous entendez quand vous dites que les femmes sont des « baptisées de seconde zone » ?

Quand on discute avec des personnes qui défendent la prêtrise comme un caractère masculin exclusif, ou que l’on lit les textes du magistère sur la question – notamment la lettre pastorale de Jean-Paul II, Ordinatio Sacerdotalis qui en 1994 met fin à toute possibilité de débat sur ce sujet, c’est très clair. Il y a deux types d’arguments qui reviennent : d’abord le Christ n’a appelé que des hommes, le prêtre est successeur des apôtres. Et puis il y a l’idée que le prêtre agit in persona Christi donc il représente le Christ dans la consécration. Le Christ est un homme donc ne peut être représenté que par un homme, donc cela revient à dire que pour imiter le Christ il faut être un homme. Les femmes ne peuvent pas devenir complètement le Christ.

Ordinatio Sacerdotalis
Ordinatio Sacerdotalis clôt le débat sur la question de la prêtrise comme caractère masculin exclusivement.

On exalte dans la figure de Marie – alors que ce n’est pas ce qui est dit d’elle dans les écritures – son obéissance, sa maternité, sa virginité. On offre aux femmes un modèle de féminité qui est impossible à réaliser puisqu’il est difficile d’être vierge et mère. On sacralise les femmes pour mieux les limiter. On leur dit qu’elles n’ont pas besoin de pouvoir, des honneurs, on leur dit qu’elles sont humbles comme Marie : vous vous effacez et c’est ça qui est magnifique ! Mais on ne propose pas l’imitation de Marie aux hommes. Marie est quelqu’un de très important dans l’histoire du Salut, mais il n’y a qu’un Sauveur et c’est le Christ. En tant que baptisés, Marie n’est qu’un modèle parmi d’autres. Celui que nous sommes tous appelés, hommes et femmes, à imiter, jusqu’à nous identifier avec lui, c’est Jésus-Christ.

Comment concilier à la fois ses opinions féministes et sa religion ?

Il faut sortir de l’idée que parce que l’on est féministe, on n’est pas une bonne catholique. Le féminisme catholique existe encore très peu aujourd’hui et tout le monde ne s’y retrouve pas, de même que tout le monde ne se retrouve pas dans chaque courant du féminisme. Se former est important et cela passe autant par des lectures que par les réseaux sociaux. Il ne faut pas hésiter à suivre et à lire des femmes catholiques de sensibilités différentes comme Anne-Marie Pelletier, Anne Soupa ou encore Claire de Saint-Lager ou des féministes « laïques » avec des publications universitaires. Il s’agit de trouver les instruments conceptuels pour penser nos expériences de femmes parfois confrontées à une culture patriarcale.

Je pense qu’il faut aussi être à l’écoute de ce que l’on vit, c’est-à-dire ne pas étouffer ses sentiments de colère, de révolte ou de tristesse lorsque l’on est confronté à des actes sexistes. Il faut s’exprimer auprès des accompagnateurs spirituels, au catéchisme ou à l’aumônerie, il faut nommer ce que l’on ressent. Être féministe c’est une manière de prendre sa place de sujet spirituel que de s’interroger sur ses émotions et ses expériences.

Après, et je pense que c’est le plus important, c’est de proposer une spiritualité féministe. J’essaie de le faire en offrant aux personnes de cheminer dans l’Avent avec des figures féminines de l’Eglise : St Françoise Xavière Cabrini, St Geneviève etc. C’est une manière de s’ouvrir sur d’autres modèles de féminités que la Vierge. Elle est importante mais plus comme une sœur pour moi. C’est bien d’avoir cette spiritualité qui porte les interrogations et les convictions que l’on a. Cela passe par l’écriture, une méditation personnelle des écritures. En fait, il faut redécouvrir les traditions de l’Eglise et se les réapproprier.