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Le documentaire Moria, par-delà l’enfer cherche l’Espérance parmi les réfugiés de l’île de Lesbos

Des tentes les unes sur les autres, et des déchets, beaucoup de déchets. Ce sont les premières images du documentaire Moria, par-delà l’enfer réalisé par Laurence Monroe et Mortaza Behboudi. Pendant près d’une heure, le spectateur plonge dans la réalité du camp de réfugiés de Moria,  situé sur l’île de Lesbos en Grèce.

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 » Ce qui m’a sauté aux yeux, c’est le côté gigantesque et informel de la chose : il y avait toute une vie sur le camp. »

En avril 2020, à l’aube du confinement lié au coronavirus, la colère se fait entendre : « The world has abandoned us » peut-on lire sur de larges panneaux, « Nous ne mangeons pas, nous ne dormons pas, nous sommes en train de devenir fou » s’énerve une femme. Près de 20 000 personnes se trouvent entassées au même endroit, avec des problèmes d’accès à l’eau, à la nourriture ou encore aux médicaments. De longues files d’attentes s’étendent à l’entrée des tentes médicales, des toilettes, partout. La nuit, d’autres problèmes surgissent : les violences, et les viols.

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 » On a risqué notre vie pour traverser la mer Égée, pour chercher la paix et la bonne gouvernance ! »

Au milieu de cet enfer, le père Maurice Joyeux décide de passer son confinement sur place : « Ma priorité, ça a été de venir, et de venir les mains vides pour écouter et sentir ce qui se passait à Moria dans un contexte d’abandon de plus en plus grave ». C’est au travers de ses yeux que le spectateur découvre les problèmes existants mais aussi la vie dans le camp. Le film veut répondre à une question essentielle : Comment tenir dans cette situation ?

Chacun s’organise pour trouver de l’espoir en préparant des repas, en participant à des messes, en peignant des tableaux, ou en jouant de la musique. Mais c’est la  joie de voir que certains quittent enfin le camp qui ranime la joie et l’espérance parmi les réfugiés. Le père Maurice Joyeux les écoute et les encourage : « Protestez, existez, l’Espoir ça reste important à entretenir en vous ».

Radio Notre-Dame s’est entretenue directement avec la réalisatrice du film, Laurence Monroe, pour en savoir un peu plus sur le tournage et les conditions dans lesquelles le confinement s’est passé sur l’île de Lesbos.

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Olivier, l’un des réfugiés (à gauche), Laurence Monroe (au centre) et Mortaza Behboudi (à droite), tous les deux réalisateurs du documentaire.

Bonjour Laurence Monroe. Avant de commencer l’interview à proprement parler, pourriez-vous nous rappeler un peu ce qu’est Moria, et la situation actuelle sur place ? 

Alors Moria c’était le plus grand camp de réfugiés d’Europe avant qu’il brûle en septembre. Lorsque nous y sommes allés en mars, il y avait 20 000 personnes entassées dans et en dehors du camp. Il n’y a pas de circulation d’eau, les conditions de vie sont terribles, c’est un bidonville en fait. Il y a près de 85% d’Afghans, des villages entiers qui ont fui. Ce sont des gens normaux qui fuient la guerre et la persécution.

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Parmi les réfugiés, il y a beaucoup de familles qui vivent entassées les uns sur les autres dans des conditions d’insalubrité.

Qu’est-ce qui vous a marqué quand vous êtes arrivée sur place ?

Ce qui m’a sauté aux yeux c’est le côté gigantesque et informel de la chose, le fait qu’il y avait toute une vie sur le camp. J’ai découvert qu’il y avait des petites boutiques. Les gens étaient là depuis tellement longtemps qu’ils avaient organisé une ville. Je ne m’attendais pas à cela. J’ai été touchée par le nombre de familles et d’enfants en particulier, parce qu’on a souvent l’image que les migrants ce sont des jeunes hommes au plus fort de leur force mais en fait, il y a des personnes âgées, des gens avec des béquilles, et énormément d’enfants ou encore des femmes enceintes. Ce qui m’a le plus marqué c’est qu’il y avait toutes les classes d’âge et tous les milieux sociaux.

Beaucoup de documentaires ont déjà été tournés déjà pour dénoncer les conditions de vie dans ces camps et le manque d’aide de la part des instances européennes. Qu’est-ce que vous et votre collègue Mortaza Behboudi avez voulu montrer dans ce film ?

Justement Mortaza filmait des petits films pour dénoncer les conditions sanitaires, les violences, pour Arte notamment. Moi ce que j’ai voulu faire quand on s’est mis à travailler ensemble, c’est comment fait-on pour vivre dans cet enfer ? Le film a pris naissance au moment de Pâques. J’étais en lien avec ce Jésuite que je connais bien, Maurice Joyeux, qui a une très grande vie spirituelle et une expérience  des camps de réfugiés. J’ai voulu donner la parole à ce prêtre et aux personnes sur lesquelles il s’appuie pour être un signe d’espérance dans ce lieu de désespérance. Ce n’est pas seulement un film pour dénoncer, c’est aussi un film pour constater la situation et donner à penser, à méditer sur cette réalité.

Pourquoi avoir voulu mettre ce prêtre en avant dans votre documentaire ?

C’était le seul prêtre sur le camp déjà, et puis je le connais depuis 30 ans donc je suis son activité depuis très longtemps, je connais sa foi et sa relation fraternelle avec les gens. Ce qui m’intéresse ce n’est pas forcément de filmer ce qu’il fait sur le camp parce qu’il n’est pas la pour faire, je ne filme pas du caritatif, je filme des attitudes : je filme un homme qui se rend frère de gens qui n’ont plus rien. Je réfléchis à ce que veut dire la fraternité et qu’est-ce que cela produit. Ça redonne du courage, de l’énergie, de la confiance, de la combativité, ça remet les gens debout. C’est vraiment la fraternité avec les migrants. Ce prêtre fait son travail de prêtre en fait, il essaie de ranimer l’Espérance et d’encourager les initiatives, et il y en a des belles comme la création d’écoles.

Les réfugiés ont créé des écoles au cœur du camp de Moria.
Les réfugiés ont créé des écoles au cœur du camp de Moria.

Vous avez beaucoup tourné au moment du confinement. Comment ça se passait dans le camp ? Ces personnes sont déjà relativement isolées au quotidien hors confinement…

C’était vraiment cet isolement moral qui était difficile. Au début nous avons essayé de lancer des appels pour que l’Europe n’oublie pas ces personnes dans leur politique de lutte contre le Covid. Au moment du premier confinement, c’était vraiment la panique dans le monde entier, et les réfugiés étaient de trop … nous n’arrivions pas à mobiliser les responsables européens pour leur dire qu’eux aussi avaient besoin d’être protégés.

Les réfugiés étaient confinés dans leur camp, mais n’avaient pas de moyens de se protéger puisqu’ils n’ont pas d’eau, de savon, et évidemment pas de masques. Ils se sont retrouvés confinés dans l’insalubrité donc il aurait pu tous y passer. Ça a été un miracle que pendant 6 mois il n’y a eu aucun cas de Covid !

Quand les premiers cas sont arrivés, les réfugiés avaient été gardé beaucoup plus longtemps que les autres, c’est-à-dire que pendant que la Grèce a déconfiné début mai, les migrants ont eu un régime à part : on les a cantonné dans un confinement non justifié par des cas Covid. Ils n’avaient pas le droit de circuler : il y avait des policiers sur les routes et les personnes ne pouvaient pas sortir. Il faisait très chaud et les enfants ne pouvaient pas avoir accès à la mer.  Cela a créé de la pression morale et des violences. Alors que la Grèce avait déconfiné, le confinement était prolongé de 15 jours en 15 jours pendant tout l’été, ça a été reporté 8 fois !

Quel est le message que vous souhaitez faire passer avec ce film ? 

Le message est que ces migrants ne sont pas des terroristes mais des personnes qui fuient des situations de violence et que le régime actuel de traitement de l’immigration européenne créé un surcroît de violence. L’Europe nie ses valeurs fondamentales, le droit d’asile et maintien des dysfonctionnements sur ses franges. Je ne dis pas que la réponse est simple, mais celle qui existe engendre de la souffrance, et de la mort. Or ce que je montre c’est que dans ces camps, il y a de la vie !

Le film sera diffusé à partir du 14 décembre 2020 sur la chaîne de télévision KTO.

Moria, par-delà l’enfer – Bande-annonce VF from Tita Productions on Vimeo.