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Parler laïcité et religions à l’école : des professeurs bien souvent démunis

Le 16 octobre 2020, le professeur d’histoire-géographie Samuel Paty était décapité à la sortie de son collège parce que, quelques jours plus tôt, lors d’un cours sur la liberté d’expression, il avait montré les caricatures de Mahomet de « Charlie Hebdo ». Un assassinat qui pose questions : l’enseignement à l’école des faits religieux et des valeurs républicaines pose-t-il problème ? Les professeurs sont-ils soutenus ? La notion de laïcité parle-t-elle aux élèves ? Y a-t-il une manière de parler des faits religieux ?

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L’assassinat du professeur d’histoire, Samuel Paty, fait ressurgir les débats sur la laïcité dans les écoles.

Faits religieux et valeurs républicaines : des sujets essentiels dans l’enseignement secondaire

« Il est faux de croire que parce que l’école est laïque on ne pourrait pas du tout parler de religion. Justement je pense que ça serait très grave de penser que le mot religion serait tabou dans l’enseignement. Pourquoi l’école serait le seul lieu où l’on n’en parlerait pas ? Les religions font partie de la culture, de la société, des civilisations. Il faut que nous puissions en parler, mais autrement, c’est-à-dire pas de manière confessionnelle » réagit Isabelle Saint-Martin, directrice d’études à EPHE – Ecole Pratique des Hautes Etudes- section des sciences religieuses, et auteure du livre « Peut-on parler des religions à l’école ? ». De la 6 ème à la 3 ème, impossible de ne pas évoquer les faits religieux. Pour donner un exemple, l’un des thèmes abordés en 6ème en histoire s’intitule « Récits fondateurs, croyances et citoyenneté dans la Méditerranée antique au Ier millénaire avant J.-C ».

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Dans son livre, Isabelle Saint-Martin insiste sur l’approche par les arts.

Dans le cas de l’assassinat de Samuel Paty, c’est un cours sur la liberté d’expression qui a été déclencheur du drame – notamment dû à l’utilisation de caricatures du prophète Mahomet. De nombreux professeurs d’histoire utilisent des dessins de Charlie Hebdo dans le cadre de ce cours. C’est le cas de Maxime*, professeur d’histoire- géographie dans le Nord (59) : « la caricature il faut la présenter comme on présenterait n’importe quel document historique, il faut les remettre en contexte et en discuter avec les élèves ». À cela, Alexis*, également professeur d’histoire-géographie, ajoute que « les caricatures sont choisies par les professeurs pour correspondre à une séquence pédagogique ». L’obligation n’étant pas forcément de montrer des caricatures, mais bien de faire un cours sur la liberté d’expression.

Selon Isabelle Saint-Martin, il est surtout important de présenter aux élèves la laïcité de manière positive et pas comme un catalogue d’interdits. Depuis les lois du 28 mars 1882 et du 30 octobre 1886, l’enseignement public est laïque. « La laïcité française est souvent présentée comme l’ennemi des religions, voir le mépris de celles-ci. Dans la loi 1905, l’article 2 précise que la République ne reconnaît ni ne salarie aucun culte, donc une séparation stricte entre les Églises et L’État, mais l’article 1 nous dit  que la République assure la liberté de conscience et garantie le libre exercice des cultes », rappelle la chercheuse. La laïcité doit être perçue aujourd’hui comme une mise à l’égalité des citoyens.

Conflit entre valeurs familiales et enseignement scolaire

Dans la plupart des collèges, que ce soit l’enseignement des faits religieux ou celui sur la laïcité, « ça se passe toujours très bien » d’après Maxime, professeur d’histoire-géographie dans le Nord (59). Cependant, il faut y passer du temps. La notion de laïcité peut être difficile à appréhender par exemple : « J’y passe entre trois et cinq heures en 3ème avec par exemple le décryptage de la charte de la laïcité qui n’est pas toujours simple à comprendre ». 

La Charte de la laïcité est parfois intégré dans le règlement intérieur de l'établissement et discuté en classe.
La Charte de la laïcité est parfois intégré dans le règlement intérieur de l’établissement et discuté en classe.

Maxime est dans un collège au sein d’une zone sans grande difficulté, si quelques remarques se sont faites entendre lors de l’hommage à Samuel Paty, elles restent très minoritaires. Pour Alexis, également professeur d’histoire-géographie, le quotidien est différent. Il travaille dans un collège REP + d’un quartier réputé violent. S’il ne s’interdit en aucun cas de montrer des caricatures de Mahomet, il raconte que la religion est un sujet très sensible : « lorsque j’ai commencé à travailler, nous avions plus de problèmes au niveau de l’antisémitisme, de l’enseignement de la Shoah. Aujourd’hui les problèmes se situent davantage autour de la religion et de la liberté d’expression. Majoritairement pour les élèves, quelque soit leur confession- musulmane ou non – nous sentons très bien que ce qui touche à la religion, nous n’avons pas le droit de nous en moquer ou d’aller contre, et ce, peu importe ce que disent les lois de République car pour beaucoup, ils ne les acceptent pas ou alors ils nous disent ‘oui d’accord’ et derrière nous savons très bien qu’ils ne le pensent pas ».

Isabelle Saint-Martin explique : « Le problème va arriver avec certains élèves lorsqu’ils ont le sentiment que ce qu’on leur enseigne à l’école entre en conflit avec leurs valeurs familiales. C’est ce qu’on appelle un conflit de loyauté ». Elle rappelle que ces conflits loyauté ne concernent pas uniquement la religion et peuvent également resurgir dans d’autres contextes comme lors de l’enseignement de la Shoah, le conflit israélo-palestinien, la guerre d’Algérie, la colonisation ou le génocide arménien. La directrice d’études précise, « il y a des lieux où se concentrent un peu toutes les difficultés – économiques, sociales, problème d’intégration – et dans ces lieux-là, entre autres, l’affirmation religieuse peut être une forme d’identité, de valorisation de soi que peuvent trouver des adolescents par rapport à un contexte difficile ». 

Les difficultés actuelles dans l’enseignement des valeurs dites républicaines

  • Le traitement des atteintes à la laïcité prend du temps, les conséquences ne sont pas directement visibles.

Plusieurs problèmes se posent actuellement dans les établissements scolaires. Le premier problème consiste à gérer les élèves qui vont s’opposer aux principes de l’école laïque tels qu’ils existent aujourd’hui. En effet, l’Éducation nationale donne le droit aux professeurs mais aussi à tout le personnel encadrant de signaler des « atteintes à la laïcité ». Un terme que Maxime comme Alexis trouvent « flou ».

Pour signaler ces atteintes, cela peut se faire en ligne via un formulaire – dont les professeurs interrogés ne connaissaient pas l’existence – ou via un signalement de la part des chefs d’établissement. Contacté afin d’avoir des précisions, le service presse de l’Éducation nationale nous a renvoyé vers différentes pages de son site qu’il faut fouiller un peu pour comprendre ce que recouvre le terme d’atteinte à la laïcité : le port de signes et de tenues en lien avec la religion (interdit par la loi de 2004 qui souhaite limiter le prosélytisme religieux), la contestation d’un enseignement ou refus d’activité, les suspicions de prosélytisme et autres faits (bagarres, insultes sur des arguments religieux, ou encore absence prolongée pendant les fêtes religieuses).

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Les chiffres ont été communiqué directement par le Ministère de l’Éducation nationale dans un dossier presse sur les Valeurs de la République.

Le problème qui se pose selon Alexis, c’est le non retour en cas de signalement d’atteinte à la laïcité : « Nous ne savons pas ce qu’il se passe après, si les familles sont convoquées… Je pense que les personnes font leur travail mais c’est vrai que nous, nous faisons le signalement et nous retrouvons le même élève l’année d’après ». À cela, Géraldine*, chef adjoint d’un collège dans le Nord (59), explique la procédure : « dès qu’il y a un incident très grave portant atteinte à la laïcité, l’enseignant fait un rapport circonstancié qu’il nous transmet. Nous évaluons la situation et le remontons à la cellule sureté du Rectorat via la plateforme « Faits établissement ». Ils sont assez réactifs, et reviennent vers nous pour des compléments d’informations. Après, le traitement final de la situation prend du temps pour ne pas commettre d’erreur. Souvent d’autres instances sont impliquées comme la police par exemple, et nous connaissons le dénouement que par l’action menée par les services académiques ». 

  • Le manque de formation des professeurs

L’un des problèmes signalés par Maxime est le manque de formation des professeurs : « il faut former tous les professeurs, les assistants de direction, tout le personnel encadrant à la laïcité. Si un enfant voit circuler sur les réseaux sociaux la vidéo de quelqu’un qui se fait décapiter, il va vouloir en parler avec un enseignant avec lequel il est à l’aise – et ça ne sera pas forcément le prof d’histoire-géo. Il faut que nous puissions donner une réponse qui ne soit pas seulement humaine mais aussi pédagogiquement viable, et en lien avec les valeurs de la République ». 

Pour l’instant, des formations sont proposées par l’Éducation nationale, et les professeurs sont libres de s’y inscrire et ce, peu importe les matières qu’ils enseignent. Mais ce manque de connaissances sur la laïcité s’est fait sentir, notamment lors de l’hommage à Samuel Paty : « ça a été difficile pour certains collègues de sortir de leur propre émotion pour discuter calmement avec 25 élèves qui sont contre eux. Je pense que ça a été un rôle compliqué à assumer pour certains parce qu’ils n’étaient pas formés à cela, et c’est normal, quand on est professeur de mathématiques, nous sommes rarement confrontés à des problèmes de laïcité ». Dans son collège de REP + dans une zone dite violente, les professeurs ont directement été confrontés à l’hostilité des élèves qui souvent « font bloc contre les professeurs » pour défendre leurs propres valeurs.

  • Fake news et réseaux sociaux

Les réseaux sociaux posent souvent problème. L’assassinat de Samuel Paty est en partie dû aux informations qui ont circulé sur le professeur et son cours sur la liberté d’expression. Mais sans atteindre ces conséquences extrêmes, le problème de ces réseaux est surtout qu’ils participent parfois à la désinformation des élèves. Alexis raconte : « Lors de l’hommage à Samuel Paty, les premières réactions ont été de dire qu’il était interdit de représenter le prophète Mahomet. Mais lorsqu’on leur demande dans quoi ils l’ont lu, s’ils sont capables de nous citer la sourate ou le verset, nous nous rendons compte qu’ils n’ont rien lu mais simplement ils l’ont vu sur les réseaux sociaux. Tout ce qu’ils voient sur les réseaux devient vrai pour eux. Le gros du travail pour nous c’est de leur expliquer d’un point de vue historique pourquoi certains courants musulmans ont interdits les représentations du prophète Mahomet, mais de leur montrer que cela ne repose sur rien de théologique ». Les professeurs se retrouvent à devoir répondre régulièrement aux fausses informations diffusées en ligne.

Les problèmes existant dans certains collèges, en particulier dans ceux qui se trouvent dans des zones en difficulté, ne sont pas inconnus. Plusieurs mesures ont été prises depuis la loi de 2004, jusqu’à la création en 2018, par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, d’un Conseil des sages chargé de faire régulièrement un état des lieux de la laïcité à l’école et de conseiller le ministère. Pourtant, la situation demeure.

* certains noms ont été changé par souci de protection de nos sources

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