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Vincent Gelot, directeur de l’Oeuvre d’Orient au Liban : “Jamais je n’avais assisté à un choc aussi violent”

 

Un peu plus d’une semaine après la double explosion qui a frappé Beyrouth, la capitale du Liban, Vincent Gelot, directeur de l’Oeuvre d’Orient au Liban, nous raconte comment les habitants sinistrés tentent de se relever, grâce à un élan de solidarité. 

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Crédits : Jean-Matthieu Gautier

Où vous trouviez-vous au moment de l’explosion ? Comment l’avez-vous vécue ? 

Je me trouvais à l’ambassade de France de Beyrouth, à 4 km du lieu de l’explosion. Moi et mon équipe finalisions le fond pour l’école chrétienne francophone pour l’Orient, en collaboration avec l’Oeuvre d’Orient et le gouvernement français. On venait d’achever une période de plusieurs semaines de visites des écoles de l’Orient. On a d’abord ressenti une première déflagration qui a fait tremblé les sols et les murs, puis une deuxième, 5 à 10 secondes plus tard, qui a fait tomber des morceaux de plafonds, qui nous a fait chuter au sol, a projeté les vitres. Puis les alarmes se sont mises à hurler de partout. 

On a d’abord pensé à une attaque à l’ambassade. D’ailleurs, tous ceux qui ont ressenti cette secousse ont pensé la même chose. On a ensuite rampé pour se mettre à l’abri jusque dans des toilettes où l’on a attendu un peu. Lorsque l’on est sorti, nous faisions face à une scène de guerre. C’était atroce. Toutes les ouvertures de l’ambassade avait explosé, les gens étaient prostrés. Cette explosion arrive à un moment tragique de l’histoire du Liban

 

Comment les communautés chrétiennes ont-elles été impactées par cet événement ? 

Tous les quartiers touchés sont effectivement historiquement chrétiens. Mais pas que. Les zones impactées sont connues pour leur mixité religieuse et sociale. Ce sont des quartiers avec des bars, des restaurants, des lieux de vie. Trois hôpitaux chrétiens ont néanmoins été particulièrement touchés. Il s’agit de l’hôpital du Rosaire, l’hôpital de la Sainte Famille Maronite et un troisième orthodoxe. On recense d’ailleurs de nombreux décès parmi le corps médical, parmi les malades de ces établissements. Certains de ces hôpitaux accueillaient des cas de Covid et se sont vus recevoir au même moment les blessés de la zone. 

Le corps médical a été exceptionnel. De même que la population dans son ensemble a manifesté un énorme dévouement. Ce pays est maintenu depuis des mois par un Etat qui se délite et ce sont les Libanais eux-mêmes qui nettoyaient les rues ! Voilà où se trouve aujourd’hui la richesse de ce pays ; dans cette volonté de vie face à une classe politique qui ne bouge pas le petit doigt. Moi, je vis depuis six ans au Moyen-Orient dont une partie vécue en Irak. Je suis donc familier aux bombardements, aux zones de guerre. Jamais je n’avais assisté à un choc aussi violent. 

 

Quelles sont depuis plus d’une semaine vos missions à Beyrouth ?

Les dégâts humains parmi la communauté religieuse sont importants : huit religieuses de l’hôpital du rosaire, quatre infirmières de l’hôpital orthodoxe sont décédées. L’archevêque maronite de Beyrouth a quant à lui été blessé. Nous sommes actuellement rentrés dans la phase où l’on recense les dégâts matériels. On se concentre pour l’instant sur les hôpitaux, et on tente de reloger les sans-abris de la ville puisque près de 300 000 personnes sont encore sans logement. Par ailleurs, les écoles que l’on avait visitées dans le cadre de ce fond en lien avec le gouvernement français ont été pour la plupart abîmées et certaines menacent de fermer car elle sont en état de délabrement avancé. 

 

« Cette crise révèle les personnes. J’ai été admiratif de la jeunesse libanaise »

 

Comment peut-on aider le Liban aujourd’hui ?  Comment percevez-vous d’ailleurs la mobilisation de la France ? 

Beaucoup de Français m’ont contacté suite à l’événement. On voit plus que jamais, au lendemain de cette double explosion, ce vrai lien historique et culturel entre nos deux pays. Nous ressentons ici combien les Français ont été secoués par cette nouvelle. Cela s’est manifesté par des dons au niveau de l’Oeuvre d’Orient mais aussi par la visite du président de la République quelques jours après. Ce geste a été extrêmement bien vécu par la population locale. 

J’ai d’ailleurs pu échanger avec Emmanuel Macron. Je lui ai dit qu’on était présents sur place, qu’on essayait de remonter le moral des gens qui ne voyaient plus la lumière au bout du tunnel. Je lui ai aussi indiqué les besoins qu’on avait identifiés, par exemple remettre des structures de santé debout. Je lui ai aussi dit que le fond qu’il avait annoncé pour les écoles avait été vécu comme un retour de la France dans les zones reculés du Liban et qu’il fallait aller au bout de ce projet d’aide financière par la France. 

 

Comment s’annoncent les prochains jours, semaines et même mois en matière de mouvements populaires et d’équilibre politique ? 

Cette explosion ne règle pas, voire même, révèle des problèmes structurels anciens du pays. En octobre, quand le peuple libanais s’est retrouvé dans la rue, il y avait une ambiance bonne enfant. Là, plusieurs mois après, nous étions face à une colère noire. Le problème, ce sont plus les chefs de partis qui tiennent d’une main de fer ce pays depuis la fin de la guerre civile, que le gouvernement lui-même. Les membres du dernier gouvernement n’ont d’ailleurs pas réussi à s’imposer face à ses clans-là qui perpétuent un système de corruption. Au quotidien, cela se manifeste par des coupures régulières d’électricité, un gel des comptes bancaires dès le mois d’octobre dernier avec pour conséquence une explosion des prix et une perte de valeur de près de 80% de la livre libanaise. Résultat, ce sont les plus pauvres qui en souffrent.
Y a-t-il tout de même quelques lueurs d’espoir derrière ce sombre tableau ? 

Il y a un des grands poètes libanais, Khalil Gibran, qui a dit “Pour trouver le chemin de l’aube, il faut passer par la nuit”. Le Liban est un peu en ce moment dans la nuit. Cette crise révèle les personnes. J’ai été admiratif de la jeunesse libanaise, c’est elle qui formera le Liban de demain. C’est certes une espérance fragile, mais une espérance quand même.

 

Pour faire un don pour le Liban à l’Œuvre d’Orient : https://secure.oeuvre-orient.fr/urgence-beyrouth