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« Tocsin », l’ôde de Marie-Noëlle Tranchant à Notre-Dame de Paris

A l’occasion du premier anniversaire de l’incendie de Notre-Dame de Paris, Marie-Noëlle Tranchant, journaliste et critique de cinéma, publie un long poème en hommage. Chaque jour, nous vous proposons plusieurs vers.


« Ce n’était pas une nuit pour dormir » dit le chanoine Guillaume de Menthière. Il venait de prêcher à Notre-Dame. Tout au long du carême, il avait raconté l’histoire des disciples d’Emmaüs, comment leurs cœurs lourds et obscurs avaient été rendus brûlants par l’étranger qui marchait avec eux. Comment ils avaient reconnu celui qu’ils n’espéraient plus, à sa façon de rompre le pain. Et il avait quitté Notre-Dame sur cette question : « Quelle heure est-il, Seigneur, quelle heure est-il à l’horloge de votre toujours imminente éternité ? »

"Signe" de François Cheng
« Signe » de François Cheng

Et Notre-Dame lui répond: c’est l’heure des grandes alarmes,

l’heure du glaive qui m’atteint, couleur d’effroi des incendies

Quand l’appel urgent du tocsin, réveille les cœurs interdits

Qui avaient déposé les armes, c’est l’heure des grandes alarmes

Comme aux vieux jours d’émeute et de malheur, Paris s’écoule dans ses rues inquiètes

Sur ses quais aux bouquins dormants, Paris s’émeut, s’assemble et prie et pleure

Cité de la Cité, son cœur battant, qui guette et qui s’arrête

Et fond comme le plomb et se calcine, comme le bois du grand vaisseau vivant

Qu’on voit souffrir sur la rive voisine, navré d’horreur qui n’en peut mais

À le voir si proche assailli défait, son haut mât pantelant ses cargaisons de temps

En dessinant cette sanguine, à peu que le cœur ne nous fend

L’orgue savant et glorieux ne fera plus ruisseler ses grands jeux

Ce n’est plus le temps de ses orages magnifiques de louange ni de ses chorals recueillis aux méditatifs célestes

C’est l’heure a cappella des simples Je vous salue Marie chantés ensemble dans la nuit, qu’importe si les voix ne sont pas toujours justes elles viennent du profond des âmes. Croyez-vous que les hommes changent? Toujours ils reconnaîtront l’appel du tocsin quand même ils ne l’ont jamais entendu. Cette alerte animale qui fait tendre l’oreille aux paysans dans les champs aux premiers sons inhabituels de la cloche de l’église. Et laissant là leurs travaux, arrêtant les moteurs des moissonneuses et des botteleuses, tous convergent vers le sinistre. Ça brûle chez Henri. Non c’est chez Georges : voyez la fumée derrière la colline. Ce n’est pas si ancien, j’ai vu cela dans la campagne lauragaise tout un village accourir et se porter vers la ferme en détresse.

Et dans cette heure de suspens où l’on ne savait pas ce que feraient les flammes qui avaient déjà dévoré la flèche et menaçaient les tours, tout un peuple anxieux implorait sa Dame de rester debout. Un réseau de prières d’images de poèmes l’enserre comme ces filets protecteurs qu’on met aux rochers fragiles sur le passage des trains, le ciel est traversé de photos et de vidéos qui s’entrecroisent sur la Toile, la rebrodant de louanges implorantes avec un lyrisme d’enfants et de troubadours.

Comme l’inconnue postant ce poème, Tu n’étais qu’une dame

Mais tu étais la nôtre, Et là sous les flammes

Je sens toutes nos fautes, Moi non croyante

Je te respectais sans te prier, Mais je ne peux rester indifférente

Face à ton bûcher, Madame ne pas vous effondrer

Est ma seule prière mon seul souhait, Tu n’es qu’une dame

Mais la plus haute, Madame je vous prie

De rester Notre

Et Notre-Dame a entendu cette voix qui monte clair comme l’alouette. Tous les hommages venus spontanément aux lèvres de ses troubadours connectés, ces oiseaux de sanglots qui palpitent à la gorge des enfants, ces aubépines d’avril lancées à grandes brassées sur la Toile, ces baumes de tendresse postés avec des mots dièse sur ses plaies. Stabat mater. Comme elle était debout au Calvaire elle est restée debout sur le parvis de la Cité avec ses tours et ses rosaces pour qu’on puisse encore la nommer : Tour de David. Rose mystique.

Et Notre-Dame a vu le peuple de toujours lui apporter d’un même élan son savoir et son cœur. Sauver ou périr. Les quatre cents pompiers compagnons salvateurs, qui prennent le relais ce soir des compagnons bâtisseurs, connaissent leur métier. Ils ont des plans précis, des gestes sûrs, savent où se trouvent les objets précieux, dans quel ordre il faut procéder pour arracher au dragon écarlate la couronne d’épines, la tunique de saint Louis, les reliques et les trésors d’art. Ils joignent à l’audacieux maniement de la lance la maîtrise des robots.

Un jour qui sait dans la lumière primitive d’un monde redevenu serein, un artiste angélique penché sur sa palette digitale composera une madone entourée d’un drone et d’un robot. Des millenials, comme vous dites, qui auront découvert sur un moteur de recherche les noms lointains de Martin Shongauer ou de Stefan Lochner, s’appliqueront à inventer une Vierge assise dans un jardin avec, à ses pieds, un drone et un robot, doux petits moutons technologiques de son enclos mystique.