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Leçon monastique en période de crise

Laurent Amiotte-Suchet, Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO) et Annick Anchisi, Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO)

Les moines et moniales, à distance du monde dans leurs monastères, seraient-ils∙elles à l’abri de la pandémie qui nous confine aujourd’hui ?

On serait tenté de le penser. Mais si la clôture protège, elle n’est pas une barrière imperméable. Les communautés monastiques entretiennent de nombreux liens avec les sociétés dans lesquelles elles s’inscrivent et subissent donc elles aussi les conséquences de l’épidémie du Covid-19. Pourtant, le mode de vie singulier de ces hommes et de ces femmes est régulièrement évoqué par les médias comme l’illustration exemplaire d’un confinement maîtrisé. Les monastères se différencieraient-ils ainsi des Églises, qui doivent se résigner à fermer leurs portes en espérant des temps plus cléments ?

Les religions face à la crise

À chaque fois que survient une crise qui ébranle les structures sociales, le rôle joué par les religions est scruté par les médias. Tantôt communautés solidaires et rassurantes face à l’épreuve, tantôt entreprises conquérantes exploitant les malheurs et les discordes à des fins prosélytes, les divers groupes religieux sont requalifiés à l’aune de leur capacité à colmater ou élargir les fissures du déséquilibre sociétal que l’événement fait surgir.

La crise sanitaire mondiale n’a pas manqué d’interroger le rôle des rassemblements religieux. Dans l’est de la France, une semaine de prière évangélique a été identifiée comme étant involontairement responsable de la propagation du virus dans la population, pointant du doigt les groupes pentecôtistes, leur foi expressive et leurs cultes charismatiques.

Comme les supporteurs sportifs, les membres des groupes religieux ont pu, ici ou ailleurs, revendiquer leur droit de se rassembler, leur besoin de se retrouver pour affronter la crise, bravant les interdits ou bénéficiant, dans certains pays, d’un traitement de faveur controversé.

Abbaye d’Haute-Rive, Suisse.
2019 Laurent Amiotte-Suchet

Nombre d’Églises ont rivalisé d’inventivité pour continuer d’entretenir des liens avec leurs membres : cultes en visioconférence, installations de portraits de paroissiens sur les bancs de l’église, messes diffusées par haut-parleur suivies depuis les parkings, confessions téléphoniques, etc. Le confinement prolongé de la population touche de plein fouet une des fonctions du religieux : celle de rassembler de manière régulière la communauté des fidèles pour lui fournir une grille de lecture du monde et entretenir une identité commune, un « nous » à partager et à revendiquer.

À côté de cet aspect communautaire qui les caractérise – religion vient du latin relegere (rassembler) ou religare (relier) – les pratiques religieuses promeuvent aujourd’hui leurs dimensions épanouissantes, équilibrante voire thérapeutique.

Abbaye La Pierre-qui-Vire (Saint-Léger-Vauban, Bourgogne).
2019 Laurent Amiotte-Suchet

Tentatives de résolution des grandes questions existentielles, les spiritualités contemporaines sont pourvoyeuses de techniques de bien-être et de réponses concernant le sens l’existence, du bien et du mal, de la félicité et de l’infortune, de la vie et de la mort.

Dans une crise sanitaire comme celle du Covid-19, en dehors des « remèdes » plus ou moins douteux proposés sur la toile par divers « thérapeutes », les spiritualités présentent les bienfaits de leurs pratiques et idéaux de vie pour vivre le confinement et se maintenir en santé.

Exercices de méditation, régimes alimentaires et jeûnes purifiants, activités de recentrement corporel ou de développement personnel, etc., le confinement imposé constituerait une opportunité pour chacun∙e de repenser le sens de son existence, de renouer avec un certain équilibre, de retrouver les valeurs essentielles et ainsi, de réorienter sa vie.




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Vitrine sur un monde monastique en rupture

Dans un tel contexte, la vie monastique contemporaine peut se présenter comme une performance inspirante. De tradition orientale ou chrétienne, les monastères constituent des espaces de vie séparés de la contemporanéité du monde. Isolés en montagne, à la campagne ou à l’inverse inscrits au cœur des villes, ce sont des lieux clôturés où vit et travaille une communauté d’hommes ou de femmes ayant fait le choix, en principe irréversible, de centrer leur existence sur la pratique spirituelle.

Le monastère et sa clôture.
Annick Anchisi, 2019

Dans le catholicisme romain, moines et moniales ont ainsi prononcé des vœux de pauvreté, de chasteté, d’obéissance et de stabilité. Ils∙elles se sont donc astreint∙e∙s, solennellement, à ne jamais s’enrichir personnellement, à ne pas avoir de descendance, à subordonner leur libre arbitre aux décisions de leur supérieur∙e et à passer l’entièreté de leur existence dans un même lieu. Ce choix de vie singulier, cet assujettissement volontaire et radical, fait opposition aux fondements sociaux qui ont cours dans les sociétés démocratiques, capitalistes et sécularisées. Or, c’est justement sur cette singularité contre-culturelle que s’appuient ces athlètes de la vie contemplative pour mettre en évidence, aujourd’hui – et en particulier pendant cette période de confinement – la robustesse de leur choix de vie exceptionnel.

De récents reportages télévisés ont entrouvert une fenêtre sur la vie monastique. On a pu voir des hommes et de femmes soucieux∙euses du monde qui les entoure tout en étant passablement amusé∙e∙s par les déstabilisations de nos vies récemment confinées. À travers les images de ces communautés, qui travaillent et cultivent leur jardin, on découvre des vies rythmées par la cloche qui annonce les divers temps de la vie contemplative. Travailler, prier, prendre ses repas, se reposer, méditer et se former, tout cela en silence, tels sont les ingrédients de cette vie exemplaire qui nous est donnée en modèle afin d’inspirer nos aspirations.

De l’autre côté des murs

Si la sérénité qui semble se dégager de ces lieux a de quoi séduire, elle passe néanmoins sous silence certains risques qui touchent également ces communautés traditionnellement confinées, comme le met en évidence notre enquête ethnographique menée dans les monastères de Suisse romande et de Bourgogne Franche-Comté depuis 2018 (recherche FNS, Division I, projet n° 179047).

Enquêter de l’autre côté de la grille.
Annick Anchisi, 2019

Le cloître peut apparaître comme un rempart efficace contre les perturbations venant de l’extérieur. Mais, sous la force du besoin, la clôture est aujourd’hui plus poreuse qu’elle ne l’était autrefois. Affectés par la chute des vocations religieuses depuis un demi-siècle, les monastères vieillissent. La prise en charge traditionnelle des membres âgés par les plus jeunes est rarement suffisante. Le travail se reportant sur les plus valides, le recours à des salarié∙e∙s ou des laïques bénévoles est souvent nécessaire pour accomplir diverses tâches (cuisine, entretien des lieux, ménage, etc.).

Dans presque tous les monastères où nous avons séjourné, du personnel entre et sort régulièrement : aides-soignantes, infirmières et médecins pour des frères ou sœurs âgé∙e∙s, employé∙e∙s du magasin monastique ou de l’hôtellerie, femmes de ménage. En cas d’épidémie, telle qu’on la connaît actuellement, s’il est possible de mettre un membre en quarantaine à l’infirmerie, il n’est pas admis en principe qu’il sorte du monastère, sauf si sa situation médicale exige une hospitalisation. La gestion d’une maladie infectieuse en interne, dans un espace clôturé où des hommes et des femmes vivent et travaillent en communauté, n’est pas aisée. Derrière la vitrine et pour faire face aux réalités pratiques et sanitaires, la vie monastique se dé-clôture donc plus qu’elle n’aime à le reconnaître.

En d’autres termes, si cette vie communautaire, solidaire et idéalement autarcique est bien à même de nous donner quelques leçons en cette période de crise, elle n’est pas pour autant totalement séparée du monde. À l’heure où les églises, temples, synagogues et mosquées ferment leurs portes, privant leurs fidèles de la possibilité de se rassembler, les monastères sont contraints de retrouver l’imperméabilité de la clôture d’antan.

Les moines et moniales ne peuvent plus bénéficier de l’aide des tiers (salariés ou bénévoles) dont ils∙elles ont besoin et se trouvent également privé∙e∙s des ressources de leurs hôtelleries, de leurs magasins et de leurs offices religieux, sur lesquelles reposent en grande partie leur modèle économique.

La crise sanitaire mondiale menace aussi l’utopie d’un nouveau modèle que ces hommes et ces femmes, expert∙e∙s en confinement prolongé, pourraient nous donner envie d’expérimenter.The Conversation

Laurent Amiotte-Suchet, Sociologue, chargé de recherche, Haute école de santé Vaud (HESAV – HES-SO), Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO) et Annick Anchisi, Sociologue, infirmière, professeure à la Haute Ecole de Santé Vaud, Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.