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Les Français sont-ils encore attachés à la crèche de Noël ?

Incontournable des fêtes de Noël pour les chrétiens, la tradition de la crèche continue d’être observée dans de nombreuses familles non pratiquantes et parfois même non croyantes. Entre attachement culturel et spirituel, que symbolise la crèche pour chacun d’entre nous ?

 

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Depuis saint François d’Assises et sa toute première représentation de la Nativité en 1223, la tradition de la crèche a traversé les siècles. C’est ce que nous prouve la création de la compagnie américaine Wright Brothers. En 2016, cette entreprise originaire de San Diego met sur le marché la version contemporaine de la traditionnelle crèche. Les principaux protagonistes sont bien présents mais grimés avec les traits de notre époque. Exit l’étable à peine éclairée, Jésus naît dans un chalet équipé de panneaux photovoltaïques. Ses parents sont une caricature de la génération Millenials : Joseph tend à bout de bras un smartphone pour prendre un selfie et Marie tient dans sa main un Starbucks. Quant aux mages, ils se sont métamorphosés en livreurs Amazon debout sur des Segway. Si la représentation pourra faire sourire certains ou en choquer d’autres, elle a le mérite de rappeler une notion : l’intemporalité de la crèche dans nos sociétés. 

“La crèche est un signe simple et merveilleux de notre foi qui n’est pas perdu”, pape François

Comme l’a rappelé le Pape François lors de l’installation du sapin de Noël et de la crèche place Saint-Pierre le 5 décembre dernier, “la crèche est un signe simple et merveilleux de notre foi qui n’est pas perdu”. “Il faut qu’elle soit transmise des parents aux enfants, des grands-parents aux petits-enfants”, a insisté François. N’est-ce pas finalement le propre de la tradition dont l’étymologie latine (traditio) signifie “transmettre” ? 

Même si elle n’a pas disparu du paysage de nos fêtes de fin d’années, la crèche incarne d’après le pape François l’un des derniers remparts contre la disparition du sens réel de Noël, celui de la fête, du partage et de la paix. En effet, la crèche revêt plusieurs significations dont la première est avant tout chrétienne. Elle exprime le mystère de la naissance de Jésus. Mais plus largement, elle porte un message d’humilité, de pauvreté à travers l’étable dépouillée du superflu. L’exact contraire des pratiques consuméristes associées à Noël aujourd’hui semble-t-il. 

Alors, quelle place accordons-nous à la crèche en France ? Cette question a, depuis la Révolution française, été accompagnée à plusieurs reprises de débats sur fond de laïcité. A partir de 1789, la pratique religieuse de la crèche est interdite dans l’espace public et se répand alors dans l’intimité des foyers. Depuis, le sujet a souvent fait la une de l’actualité quand des tribunaux administratifs enjoignent certaines collectivités à retirer leur crèche de leur enceinte. A la suite de plusieurs incidents en 2014, notamment à Béziers, ville coutumière du fait, une enquête avait été menée auprès des Français par l’institut de sondages Ifop. Il en ressortait que 71% des Français interrogés se déclaraient plutôt favorables à la présence de crèches dans les bâtiments publics car « cela constitue plus un élément de tradition culturelle qu’un symbole chrétien », contre seulement 18% qui y sont plutôt opposés car « il s’agit d’un symbole religieux incompatible avec les principes de neutralité et de laïcité du service public ». Parmi ces 71% favorables, on dénombre 81% de catholiques pratiquants, 81% de catholiques non pratiquants et 60% qui se disent sans religion. 

Une pratique religieuse passée dans la tradition populaire

Sans surprise, les catholiques sont donc les plus attachés à la présence de la crèche. Pourtant, »la logique voudrait que cette pratique se répande de moins en moins car la foi catholique régresse en France« , précise Roland Lacroix, enseignant à l’Institut supérieur de pastorale catéchétique. Une analyse que nuance Nadine Crétin, docteur en Histoire (EHESS, Paris), spécialiste des usages festifs, rituels et spirituels : “De nombreuses personnes continuent d’installer une crèche bien qu’ils ne soient plus trop chrétiens. Ils perpétuent simplement la tradition surtout s’ils ont hérité d’une crèche de leurs parents ou grands-parents. Dans certains cas, au-delà de l’aspect spirituel, la crèche évoque l’enfance, certains souvenirs, plus ou moins joyeux s’ils sont associés à des proches disparus”. 

Difficile cependant de connaître dans le détail la part de Français qui décorent aujourd’hui leur intérieur d’une crèche. L’état du marché des produits associés aux crèches peut d’ores et déjà nous donner quelques indices sur la perpétuation de cette tradition. D’après la marque Truffaut qui commercialise des crèches fabriquées dans des ateliers italiens et en France, les ventes ont grimpé en 2019 du fait d’une demande plus forte que les deux années précédentes. 

Une pratique cultuelle ou culturelle ? 

 La pratique reste ancrée dans la culture française” estime Roland Lacroix, à tel point que certains Français observent le “rituel sans trop savoir pourquoi”. Cette ambivalence autour de la crèche et de sa symbolique se retrouve dans la lecture qu’en a fait le conseil d’Etat suite à l’affaire de la mairie de Béziers en 2014. Elle a tenu à clarifier le droit applicable aux crèches dans les bâtiments publics, après des décisions contradictoires de plusieurs tribunaux. De manière générale, la loi considère que “la crèche de Noël ne présente plus, dans notre société contemporaine, un caractère strictement religieux”. Elle doit ainsi être regardée comme déchristianisée, c’est à dire comme une simple décoration de Noël. Si elle n’est pas illégale, son installation n’est toutefois pas forcément encouragée car selon l’interprétation qu’on lui prête, elle pourrait être interdite. La nuance réside ici : la mise en place d’une crèche n’est légalement possible que lorsqu’elle présente un caractère culturel, artistique ou festif, sans exprimer la reconnaissance d’un culte ou marquer une préférence religieuse. 

Difficile donc de dissocier totalement le cultuel du culturel. La différence dépend du cadre dans lequel on décide de placer une crèche, dans un espace public, où se croisent de multiples communautés, confessionnelles ou non et dans l’entre-soi du foyer où l’on peut exprimer à loisir son attachement spirituel pour la crèche. Ce qui est certain c’est que la crèche est et restera une des composantes du paysage de Noël au même titre que la calendrier de l’Avent ou le sapin qui sont originellement des traditions protestantes passées dans les moeurs. Libre à chacun de leur offrir sa juste signification. C’est un peu ça la magie de Noël.