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Syrie : entretien avec Vincent Gelot, témoin de la guerre civile

Le 11 juillet dernier, une voiture piégée explose près de l’église orthodoxe à Qamichli en Mésopotamie syrienne. Vincent Gelot a été témoin de cette attentat revendiqué par l’Etat islamique.

Vincent Gélot

Le 23 mars 2019, le califat de l’Etat islamique (EI) tombe pour laisser place à une Syrie tiraillée par des tensions entre les différents groupes linguistiques et religieux. Après huit ans de guerre, les populations civiles sont en deuil. Le territoire est désormais dominé par l’armée de Bachar el-Assad mais certaines parties du pays restent aux mains des rebelles et des forces kurdes. C’est notamment le cas de la Mésopotamie syrienne, au nord-est. Cette région est administrée par les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) majoritairement kurdes mais une minorité chrétienne arabophone y demeure. De fortes tensions ont émergé entre les deux groupes et les Kurdes sont aujourd’hui accusés de ne pas suffisamment assurer la sécurité dans la région. En témoigne l’attentat du 11 juillet 2019, perpétré par une cellule dormante de Daech. L’explosion d’une voiture piégée à proximité de l’église orthodoxe Sainte-Marie a fait onze blessés.

Vincent Gelot, engagé auprès de l’association L’Œuvre d’Orient, vient en aide aux chrétiens de cette zone et était présent sur place le jour de l’attaque. Il nous livre son témoignage ainsi qu’un bilan de la situation actuelle en Syrie, entre tensions religieuses et linguistiques, crise économique et insécurité.

Pouvez-vous nous décrire l’attentat du 11 juillet ?

Les Kurdes ont-ils une responsabilité dans cet attentat ?

Les Kurdes sont présents sur place mais la sécurité des populations civiles n’est pas assurée. On sait que c’est compliqué de lutter contre des cellules dormantes [de l’Etat islamique] mais on sait aussi qu’il y a des tensions entre les populations arabes et les populations kurdes, qu’il y a des actes envers les Chrétiens parfois un peu ciblés.

Je peux vous citer l’exemple de l’hôpital Logo d’Hassaké, qui appartenait en partie à l’église syriaque catholique. Cet hôpital a été occupé pendant la guerre par les milices kurdes et pillé de A à Z, Daech n’y a pas mis les pieds.

Des choses comme ça, ça laisse des traces. Face à la menace des cellules dormantes de l’EI, les Kurdes qui sont présents sur place ont aussi un rôle de protection à jouer.

Comment ces tensions entre Kurdes et arabophones se manifestent-elles au quotidien ?

Dans les autres régions de Syrie, notamment celles contrôlées par Bashar al-Assad, quelle est la condition des chrétiens ?

Les chrétiens se sont assez rapidement rangés derrière le régime syrien, plus par réflexe de survie que par choix politique. Avant la guerre, les chrétiens ne vivaient pas mal. Aujourd’hui, ils réapprennent lentement à vivre. C’est une communauté qui a été meurtrie. On dit qu’avant la guerre, il y avait environ deux millions de chrétiens ; aujourd’hui ils sont entre 600 000 et 700 000.


>> A Lire : Mgr Gollnisch : « Les chrétiens sont chez eux en Mésopotamie syrienne »


Concrètement, sur place, comment vit la population syrienne ?

Syrie 2

Malgré la victoire sur l’Etat islamique, la situation demeure toujours difficile pour les populations civiles et tendue entre les différentes forces en présence. Pensez-vous que la communauté internationale s’est retirée trop tôt de Syrie ? Aurait-elle dû attendre la reconstruction complète du pays ?

Aujourd’hui, le califat de l’État Islamique a été réduit à néant mais l’idéologie demeure.  Il ne faut pas oublier que Daech a laissé des marques parmi les populations locales et qu’elles ont encore des combattants qui restent sur place. Et ça, c’est extrêmement difficile à combattre. Il est clair qu’il y a encore des risques. Le départ des troupes américaines et françaises peut fragiliser la zone d’une certaine façon. Ça risque de limiter la sécurité sur place.

Comment voyez-vous le futur de la reconstruction syrienne ?

La reconstruction avance trop lentement. En premier chef pour des raisons politiques parce que les alliés de la Syrie, l’Iran et la Russie n’ont pas forcément l’envie ni les moyens de reconstruire le pays.
Et de l’autre côté, les pays occidentaux, pour des raisons politiques, ne sont pas prêts à parler de reconstruction. Le pays est bloqué, à sec et n’a plus d’argent.
Je prendrais l’exemple de la ville de Homs où les combats se sont arrêtés depuis cinq ans. Pourtant, c’est une ville fantôme, il n’y a rien de reconstruit.

Est-ce qu’il pourrait y avoir une résurgence du conflit dans ce contexte très difficile pour les populations sur place ?

Une guerre civile qui a fait des ravages, une population fatiguée et un pays à bout de souffle : telle est la situation de la Syrie aujourd’hui. Le temps est à la reconstruction après des affrontements difficiles et des pertes innombrables. Dans ce contexte, les tensions entre chrétiens et Kurdes en Mésopotamie syrienne restent alarmantes.

Mathilde Piqué