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Pour Claire Maximova, l’abus spirituel est un « modus operandi » commun à tous les cas d’abus sexuels dans l’Eglise

Claire Maximova, ancienne carmélite, aujourd’hui professeur d’anglais est l’auteur de  « La tyrannie du silence – j’étais carmélite, et un prêtre m’a violée ». Elle était le Grand Témoin de Louis Daufresne ce lundi 25 mars.

Louis Daufresne : A quel moment avez-vous quitté le Carmel ?

Claire Maximova : J’ai fait mes vœux solennels et deux ans après j’ai compris que physiquement et psychologiquement, je n’en pouvais plus. J’avais besoin de vivre quelque chose de plus profond, c’est à ce moment-là que je suis sortie du Carmel, et sans la pensée de quitter la vie religieuse. Les prêtres, à qui j’ai demandé de l’aide, ne m’ont tout simplement pas répondu. Je ne sais pas exactement pourquoi, je suppose qu’ils ont eu peur de cette démarche radicale et c’est Frère Thierry-Joseph qui a répondu et qui m’a dit qu’il allait m’aider.

Vous aidez à quoi ?

A me réinsérer, à trouver ma place de consacrée, à une vie plus radicale.

Que je comprenne bien, quand est-ce que vous êtes arrivée en France ?

Je suis arrivée en France en 1997.

Quand êtes-vous rentrée au Carmel ?

L’année suivante, j’ai fait une année d’école d’évangélisation et après je suis rentrée au Carmel. Tout se passe bien, je suis un peu surprise par ce que je découvre, parce que ce n’est pas le Carmel dont je suis tombée amoureuse. Celui pour lequel j’ai un coup de cœur, je le découvre en revenant de Lourdes, 5 ans auparavant, et quand j’y arrive, on me dit « on ferme parce qu’on n’arrive plus à tenir », le nombre de sœurs avait diminué.

Mais là tout se passe très tranquillement, la seule chose, c’était le fossé entre les mentalités et petit à petit je me suis épuisée parce que tout le monde ne voyait pas les choses comme moi. Au bout de quelques années, épuisée physiquement et psychologiquement, j’ai eu besoin d’aide et c’est Thierry-Joseph qui est arrivé.

Mais au départ, vous entrez normalement au Carmel, vous faites votre noviciat ? Tout se passe normalement jusqu’au vœu solennel ?

Ces années tendues m’ont abîmé l’esprit critique et mon indépendance, au moment où je le rencontre, je ne suis plus moi-même.

Alors comment se passe cette rencontre ?

Il donnait une conférence, c’est quelqu’un qui avait une très très bonne réputation dans la Province, il nous a été recommandé par une famille qui est proche du Carmel. Il disait vouloir vivre la pauvreté totale, donc quand il partait en prédication, il y allait en auto-stop. Ça faisait authentique quoi. Après la conférence, nous avons échangé et il m’a raconté comment il vivait son appel et je me suis rendue compte que ça correspondait à mes désirs. Je me suis dit : « si quelqu’un peut m’aider à avancer sur la vie spirituelle, c’est bien lui ». 

Donc vous demandez à ce qu’il vienne vous voir ?

Oui, au bout d’un moment, il devient mon frère spirituel, on commence à échanger des lettres. De temps en temps, je l’appelle quand je suis à bout de force. A l’époque, il m’a beaucoup aidée, j’avais à nouveau de l’entrain pour me donner à la communauté, ça s’est bien passé à cette époque-là.

Et petit à petit ?

Il y a eu une rencontre au parloir, à l’occasion d’une retraite et à la fin de la rencontre, il essaye de m’embrasser à travers la grille. Pour moi, ça a été la catastrophe totale, je me suis dit : je ne comprends pas ce qu’il se passe parce que j’étais à mille lieux d’imaginer que ça pouvait être quelqu’un de pervers, je me suis dit : « bon c’est un geste irréfléchi », il a demandé « pardon » tout de suite et je me suis dit : « il ne faut surtout pas que je perde ce soutien parce que je suis épuisée ». A cet instant, on est séparé par une grille et on va prendre de la distance. Je ne vais le retrouver que quelques années plus tard, quand je quitte le Carmel, que je travaille mais toujours avec cette recherche de trouver ma place de consacrée dans l’Eglise.

J’étais dans un cheminement où je cherchais de l’aide. J’ai rencontré des personnes très gentilles mais quand je leur racontais cette histoire, cette tentative de m’embrasser à travers la grille, j’étais étiquetée comme une séductrice donc j’ai fini par rappeler Thierry-Joseph en me disant qu’il me dirait « je prie pour toi » et il me dit « attends demain je vais là où tu habites pour confesser les Visitandines, est ce que tu veux que je passe te voir ? » C’était inattendue comme proposition mais comme c’est la seule personne qui me tendait la main, je me suis dit « oui d’accord ».

Vous allez le voir bien qu’il est tenté de vous embrasser ?

Oui, il m’avait demandé pardon, je continuais à lui faire confiance. Lorsqu’on se voit à nouveau, il est très correct, il me dit que je peux aller à telle messe, parce que dans le petit village où je travaillais, il n’y en avait qu’une un dimanche sur trois, il me dit qu’il va m’envoyer un livre spirituel. Il me dit qu’il va m’aider. La fois suivante, il m’embrasse sur le visage, je me lève en lui disant que ce n’est pas possible. Je ne pouvais pas croire que c’était prémédité. Il me dit qu’il n’y a rien de tordu, que c’était différent de ce qu’il s’était passé au parloir, qu’il avait grandi, qu’il avait mûri, « je veux juste te consoler, pour le mal que je t’ai fait pendant mon absence ». Pour moi, il avait la conscience pure et tellement délicate, qu’en sortant je me suis dit qu’il aurait des scrupules et qu’il me laisserait à nouveau tomber mais je continue à lui dire non. Il me dit que c’est moi qui prends les choses mal.

Ce petit jeu va continuer longtemps ?

Ce n’est pas un petit jeu, à chaque fois, il allait de plus en plus loin, à chaque fois, il demandait pardon en me disant : « tu ne comprends pas, toi tu vois le mal, tu es là pour m’aider à avancer sur le chemin de virginité ». C’est en relisant, des années plus tard, nos échanges que j’ai compris qu’il avait, de façon consciente ou inconsciente, une stratégie. Il y avait un apprivoisement pour pouvoir aller de plus en plus loin.

Et ça a duré combien de temps ?

Ça a duré pratiquement un an et demi, jusqu’à son départ pour le Canada.

Et quand le viol est arrivé ?

Il m’a demandé pardon. Il m’a dit qu’il avait été faible. Quand ces choses arrivent, le prédateur ne vous utilise pas pour vous jeter d’un coup comme un kleenex. Au début, il vous valorise. Quand il a commencé à prendre l’ascendant sur moi, il valorisait ma vision de la vie Carmélite. Quand il a commencé les agressions, assez light si je puis dire, il a commencé à me faire des confidences choquantes. Il a commencé à me dire qu’il avait été violé par son frère, qu’il avait plusieurs relations sexuelles avec des hommes y compris avec un diacre permanent avant d’entrer au Carmel. Il me disait : « bah voilà, ce que je t’ai fait à toi, c’est normal dans la mesure où ce n’est pas avec des hommes, tu es pour moi un médicament ». Avant le viol, il y avait des signes mais comme je voyais ces signes comme émanant de Dieu, qui m’avait donné ce frère, je ne me suis dit, Dieu ne donne pas de cadeaux empoisonnés donc je me suis dit que j’allais pouvoir l’aider.

Mais c’est en vous faisant rentrer dans une confession de plus en plus intime, qu’il y a un lien qui se créée ?

Pour moi ce n’est même pas forcement ce lien parce que j’étais dans une situation où j’étais complètement anesthésiée affectivement donc je ne sentais ni de joie, ni de peines quant à son absence. J’ai regardé ce que Dieu voulait de moi et je me disais je veux accomplir la volonté de Dieu. Donc si ça se passe, je ne comprends pas mais Dieu doit avoir un projet donc je dois l’aider.

A quel moment vous en parlez à votre provincial ? les gens, à qui vous essayez d’en parler, sont dans le déni ?

C’est au supérieur de mon agresseur (…)

Juste je vous arrête, vous avez cité les noms de vos agresseurs, dans votre livre, vous ne le faites pas ?

Oui j’ai porté plainte devant la justice française, mais l’enquête n’a pas démarré, ils n’ont pas été entendus donc pour l’instant la notion de présomption d’innocence ne s’applique pas. Pour le moment, ils sont à la vérification des informations…

(…) et vous n’êtes pas une affabulatrice ?

Non, j’ai quand même des lettres manuscrites et des mails, donc c’est facilement prouvable, ce qu’il s’est passé.

Qu’est ce qu’elles disent ces lettres ?

Les lettres racontent l’histoire, ce que j’ai dit tout à l’heure, elles racontent comment progressivement il me met sous emprise, comment il instille la culpabilité en moi. C’est très parlant quand on commence à les lire avec les yeux d’une personne qui est sortie du déni, qui est sortie de l’emprise.

Ces lettres, vous les avez montrées au provincial qui ne les a pas regardées ?

Justement, je lui ai montré et il m’a dit qu’il n’en n’avait pas besoin. J’ai parlé avec Frère Henri pendant près de 4h, il y a peu de choses qu’il peut ignorer là-dessus et il m’avait dit que si…

Il savait déjà ?

Il savait déjà ce qu’il s’était passé auparavant. Rapidement, quelques mois après le viol, j’étais en Angleterre et frère Thierry-Joseph m’avait dit par Skype : « je prie maintenant pour que tu te maries ». A ce moment-là, ça a été un choc énorme. Je me suis dit, il ne peut pas me dire ça, il sait tout sur ma vocation, il en sait autant que moi, toutes les luttes par lesquelles je suis passée. Que je n’avais jamais été touchée par un homme, que je fuyais la moindre relation, pas seulement physique. Je me suis dit, ce n’est pas possible, il me fait ça (le viol, NDLR) et après il prie pour que je me marie. Le droit de cuissage exercé, il faut maintenant trouver un preneur pour la marchandise abîmée. Il me semblait impossible qu’il soit si affreux, je pensais qu’il culpabilisait. On devait l’aider,  il me disait « quand je retournerai au Canada, je dirais tout à Frère Henri et je demanderai la pénitence ». Les mois passant, il n’y a pas eu de pénitences, c’est pour ça que j’ai appelé frère Henri, je lui ai dit : « écoutez je ne peux pas vous dire ce qu’il s’est passé, je ne pouvais pas lui dire ce qu’il avait vécu dans son enfance, ni ses habitudes sexuelles, mais je lui ai dit « tendez lui une perche, aidez-le ! »

Vous aviez encore confiance en l’Eglise ?

Le frère Thierry-Joseph m’a dit par la suite : c’est bien que tu aies parlé à frère Henri parce qu’il s’est comporté comme un père envers moi. Il a dit que ce qui était essentiel, c’est ce que je dis aujourd’hui. Je me dis : « bon il veut me faire râler », moi j’avais vraiment l’impression que frère Henri était quelqu’un de juste et de droit

C’est le supérieur, le provincial, vous vous êtes dit « il va s’occuper de lui, avec tout ce que j’ai pu dire, il va prendre en compte son cas » ? Qu’il va s’occuper de votre cas ?  

Oui, enfin pas mon cas, parce que je ne mettais pas le mot viol là-dessus, je ne connaissais pas la définition du mot « viol » à l’époque, pour moi le viol, comme pour la plupart des gens avant le #MeToo, c’était quelqu’un qu’on ne connait pas dans la rue, la nuit, avec une arme.

C’est le #MeToo qui vous fait sortir de votre relatif anonymat ?

Non, enfin de l’anonymat, oui, c’est l’affaire MeToo mais la prise de conscience, c’est lorsque je sors de la rencontre avec frère Henri, j’ai commencé à creuser la question. Ça faisait déjà des dizaines d’années que le docteur Muriel Salmona décrivait tous ces phénomènes d’emprises, elle décrivait les réactions des victimes aux traumatismes, le phénomène d’emprise, il est décrit aussi ainsi que le profil de pervers-narcissique sauf que ce n’est pas nécessairement les livres que l’on lit quand on est dans un Carmel. Et c’est une information qui me manquait cruellement.

Vous commencez votre histoire, votre livre, par justement ce rendez-vous d’où vous sortez essorée ?

C’était très difficile d’en parler, d’abord parce que je ne connaissais pas Frère Henri tant que ça, à qui je devais raconter des choses dont ils étaient très difficiles de parler. Mais je ne m’attendais pas du tout à sa réaction, je me suis dit que ce n’était pas possible. Il me dit : « c’est vrai que s’il n’y a pas de consentement, c’est une faute plus grave mais un frère peut commettre une faute grave et avoir des responsabilités dans l’ordre ». Et ça, même maintenant, je ne le comprends toujours pas, ça me sidère toujours.

Parce que le frère a toujours des responsabilités ?

Il a toujours des responsabilités et en plus, je me suis rendue compte, en creusant, que je suis loin d’être seule dans ce cas-là.

Vous avez recueilli des témoignages équivalents ?

J’ai rencontré plusieurs victimes de prêtres

Qui étaient carmélites ?

Non, enfin sauf celle qui est dans le film (religieuses abusées, l’autre silence de l’Eglise, NDLR). (…) en leur parlant, je me suis rendue compte qu’il y avait un « modus operandi » qui malgré les différences, reste commun à tous les cas d’abus sexuels et que c’est toujours précédé par l’abus spirituel. Même si c’est un sujet qui est abordé par quelques personnes dans l’Eglise, ça reste un phénomène dont on ne parle pas suffisamment parce que l’abus sexuel, c’est le bout de l’iceberg que l’on voit, il y a aussi tout ce qu’il y a avant, comme l’abus spirituel, qu’on ne voit pas. Et c’est quelque part, justifiée par la vision de la vie monastique, dans la vie spirituelle. Dans la vie monastique, c’est plus compliqué, on fait vœux d’obéissance. (…) Au bout d’un moment, quand on commence à obéir malgré ce que nous dit notre intelligence, tu commences à perdre ton libre-arbitre, ton esprit critique et quand ça t’arrive, tu te dis que c’est la suite logique.

Ce que vous montrez, c’est le cheminement de l’abus spirituel à l’abus sexuel. Quand vous sortez de ce rendez-vous, qui vous laisse dans un état effroyable, vous ne décidez pas tout de suite de porter plainte ?

Non parce que ça me répugnait de parler de ce que j’avais vécu, c’était très dure. Je ne voulais pas jeter de discrédit sur l’Eglise parce que j’ai vécu des choses très bonnes et très sainte dans l’Eglise (…) le frère provincial m’avait dit qu’il discuterait avec deux de ses conseillers et il m’avait dit que frère Thierry-Joseph, qui avait abusé d’autres jeunes filles, ne seraient jamais mis à un poste à responsabilité. Or je m’aperçois que frère Henri n’a pas démis le frère Thierry -Joseph de son poste de prieur alors qu’il est au bout du monde et qu’il peut faire des allers-retours sans rendre de compte à qui que ce soit, frère Henri, le nomme sous-prieur et promoteur des vocations. Je trouve ça d’une ironie particulièrement cruelle. Il a purgé « la lourde peine » de deux ans d’interdiction de célébrer la messe en public, il a été remis prieur. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas d’hostilités, je ne suis pas dans la logique du règlement de compte.

A aucun moment on le perçoit ! 

Oui je suis juste complètement atterrée de voir à quel point ce genre d’abus est répandu et je me rends compte que c’est greffé sur une spiritualité assez particulière d’obéissance.

Vous auriez parlé à une sœur spirituelle, ça ne serait pas produit ? 

Non.

Alors pourquoi ne pas avoir été voir une carmélite ? 

Parce que quelque part c’était prévu par la « loi » ecclésiale, on peut avoir un confesseur à l’extérieur. Ce qui est bien parce que quand on parle à une carmélite à l’intérieur de la communauté, c’est…

Mais une carmélite extérieure ? 

Impossible, elle est derrière la clôture, on ne peut pas parler, on peut pas se rencontrer. On n’a que le prêtre comme interlocuteur. Quand je faisais mes études de théologie, parmi des hommes et des femmes, on parlait beaucoup de la fragilité des prêtres, qu’il fallait les protéger, il faut les aider et au bout d’un moment, je me dis, on parle de ces prêtres comme des êtres complètement fragiles qui tombent si facilement, on les met dans des situations où ils posent des questions sur la vie sexuelle à des femmes, on leur donne les clefs de notre âme, dans mon cas, c’était le besoin, le désir d’avoir un frère, il avait tout sur un plateau, il n’avait qu’à se servir pour arriver à ses fins.

Vous allez encore à la messe ? 

Non, mais j’ai gardé la foi, parce que ce que Dieu a fait des choses dans ma vie et ça, je ne peux pas le nier.

 

Commentaires

  1. Je salue bien bas radio Notre Dame d’avoir osé cette interview de cette ex-religieuse abusée. Merci pour cette clarté et ce courage de vérité. Ce nouveau témoignage va provoquer des suites que nous devrons tous porter dans la prière et dans les exigences judiciaires qui devront s’en suivre…Nous sommes tous pêcheurs certes mais il faut aussi impérativement replacer les violences qui se perpétuent notamment en France:
    – 250 viols chaque jour. Les crimes sexuels occupent 60% des dossiers d’Assises. Une femme est tuée tous les 3 jours par son compagnon. Sortons des Bisounours pour voir le monde en face. 4 hommes sur 1000 sont pédophiles…Nos intentions de prières seront plus pertinentes….

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