le direct Musique sacrée

Rony Brauman : « L’exercice du pouvoir est toujours soumis aux tentations d’en abuser »

Rony Brauman, président de Médecins sans frontière pendant 12 ans (1982-1994), sors « Guerres humanitaires ? Mensonges et intox » (Textuel). Il évoque la situation de l’humanitaire aujourd’hui, et ses liens avec le pouvoir.


« On a l’impression qu’en critiquant Oxfam, les gens qui se livrent à cette attaque critiquent toute l’aide internationale« 


L’image de l’humanitaire est entachée. L’organisation Oxfam est touchée de plein fouet par un scandale sexuel de grande ampleur, incluant des affaires de prostitutions et de harcèlement. « Oxfam se présente comme une organisation luttant contre la prostitution, c’est d’autant plus grave » affirme R. Brauman . Cependant il soutient que  « on prend Oxfam comme si le ciel lui tombait sur la tête alors que c’est une chose dont les personnes se sont occupées […]cela a pris des proportions énormes, on a l’impression qu’en critiquant Oxfam, les gens qui se livrent à cette attaque critiquent toute l’aide internationale. » Des problèmes que le médecin connaît bien, puisque MSF a aussi dû faire face à des cas de harcèlements, et a créé il y a 15 ans une cellule spéciale consacrée à la gestion de ces affaires. Pour autant il ne qualifie pas ces abus de pouvoir de « néocolonialisme » ; « Je pense qu’on se situe au moins autant dans des rapports de classe que dans des rapports de races […] l’exercice du pouvoir est toujours soumis aux tentations de l’abus de pouvoir, d’où l’importance d’avoir des recours ».


« Il est bon de soutenir les mouvements démocratiques mais de temps en temps quand il s’agit de forcer le pas, on obtient souvent des résultats assez fâcheux »


Les abus de pouvoir, c’est justement ce dont il est question dans son livre « Guerres humanitaires ? Mensonges et intox ». Il n’existe selon pas de « guerre humanitaire », mais que des faux prétextes. De fait, R. Brauman s’est intéressé à la question de la « guerre juste » théorisée par Saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle, qui s’appuie sur cinq critères : autorité légale légitime, cause juste, force contenue (proportionnée à l’attaque), diplomatie précédant l’intervention, réelles chances de succès. Des critères par ailleurs repris par l’ONU pour valider ou non les interventions armées. « En élaborant cette théorie, Saint Thomas sous-entend qu’il y a des guerres injustes, or jusqu’alors le monarque déclarait la guerre sans justification : on en vient à une théorie de la limitation de la guerre« , explique R. Brauman. Et même dans les situations qui semblent justes, attention à ne pas verser dans l’ingérence : « il est bon de soutenir les mouvements démocratiques mais de temps en temps quand il s’agit de forcer le pas, on obtient souvent des résultats assez fâcheux. Les sociétés évoluent à leur rythme et quand on tente d’accélérer à l’excès on produit des contre-réactions qui peuvent parfois l’emporter sur les aspirations positives. » De même à propos de la Libye, il déclare « la Libye c’est le plus énorme montage propagandiste de ces dernières années, c’est l’équivalent pour la France de la Guerre d’Irak ».


« En France, c’est un scandale républicain que le gouvernement ait à s’expliquer de sa politique étrangère devant une communauté religieuse »


Concernant Israël, dont il est originaire, R. Brauman déplore sa politique envers la Palestine, et qualifie le pouvoir d' »éthnocratie qui humilie au quotidien tout un peuple. » A propos du dîner du Crif qui aura lieu le 7 mars prochain, auquel seront présents de hauts dignitaires politiques français, et que A. Fikielkraut qualifie de « tribunal dînatoire » orienté contre ces mêmes dirigeants, il déclare: « En France, c’est un scandale républicain que le gouvernement ait à s’expliquer de sa politique étrangère devant une communauté religieuse ».