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Les vérités 2018 – Démographie et immigration : les deux défis majeurs de notre époque         

L’Italie veut fermer désormais ses ports aux bateaux d’immigrants venus du Maghreb. Plus d’une centaine de ces migrants d’Afrique subsaharienne ont franchi de la frontière entre le Maroc et l’Espagne le 22 août.

Faisant preuve d’une grande agressivité, ils ont réussi à pénétrer dans l’enclave espagnole de Ceuta. L’historien Pierre Vermeren, spécialiste reconnu du Maghreb contemporain et fin connaisseur du Maroc, analyse la situation sur place.

« Le 22 août, plus de 110 migrants d’Afrique subsaharienne ont forcé illégalement la frontière entre le Maroc et l’Espagne à Ceuta. Afin d’empêcher la police d’intervenir, ils ont jeté sur les forces de l’ordre «des récipients remplis d’excréments, de sang, de chaux vive et d’acide ». Il semble y avoir une montée de la violence de la part de ces migrants pour passer à tout prix?

Effectivement, ces migrants potentiels sont dans une situation désespérée de leur point de vue. Ils savent très bien que l’Italie a verrouillé depuis quelques mois la Méditerranée orientale, et ils ont tenté leur chance sur le détroit de Gibraltar.

Au moment où les autorités espagnoles se montrent plus conciliantes : elles ont accueilli quelques bateaux, un nombre croissant de réfugiés et diminué la hauteur des barrières de Ceuta, le tout accompagné d’un discours plus favorable à l’immigration.

Le Maroc organise des interpellations d’immigrés pour désengorger la situation du pré-Rif et de Tanger qui est très tendue, afin de les rapatrier dans leurs pays.

C’est donc maintenant où jamais qu’il faut poser le pied en Europe dans l’enclave de Ceuta, afin de devenir inexpugnable. Pour y parvenir, il faut franchir des barrières de six mètres couvertes de barbelés, ce que de jeunes gaillards agiles parviennent à faire avec quelques coupures, puis écarter la garde civile afin de poser un pied de l’autre côté du no man’s land qui fait une quinzaine de mètres.

Quelle est l’attitude de l’État marocain à l’égard des clandestins d’Afrique subsaharienne qui affluent sur son territoire ?

Le Maroc est confronté à une pression croissante venant d’Afrique. Au départ, le pays avait tendance à renvoyer les migrants vers le sud, ce qui a causé des scandales car certains sont morts dans le désert.

Casablanca et Madrid ont trouvé un modus vivendi grâce aux subsides européens pour que le Maroc garde sa frontière. Des Subsahariens ont commencé à résider au Maroc. De temps à autre, comme des milliers d’Africains campent dans les forêts près de Tétouan, Ceuta ou Melilla dans le nord, la police procède à des arrestations pour les refouler vers l’Algérie, ou les aide à passer la frontière.

La politique africaine de Mohammed VI impose de mieux respecter ces migrants, et le Maroc a annoncé en 2017 qu’il octroyait un permis de séjour à des milliers d’Africains. Cela a immédiatement créé un appel d’air, de sorte que Rabat est à nouveau débordé, et que cet été, il a à nouveau procédé à des expulsions vers le sud.

Quel regard l’opinion publique marocaine porte-t-elle sur cet afflux d’étrangers en situation irrégulière dans son pays?

Le regard est incontestablement très négatif. D’une part parce que les Subsahariens sont rarement respectés par une population qui a toujours tendance à regarder les Africains comme des descendants d’esclave, quelles que soient les bonnes intentions des autorités. La langue populaire est à ce sujet révélatrice, même si certains tentent d’y remédier.

L’autre raison est que la misère de masse d’une grande partie de la population marocaine, en particulier dans le Rif et dans les grandes villes du nord (Tétouan, Fès, Meknès, Tanger) rend cette situation explosive. C’est aussi pour empêcher des batailles rangées que les autorités procèdent à certaines expulsions ou relocalisations.

À Ceuta et à Melilla, les autorités espagnoles sont-elles dépassées par cette pression migratoire accrue ?

C’est la routine dans les deux enclaves depuis maintenant plus de vingt ans. Ces petites villes espagnoles jadis catholiques à presque 100% sont devenues depuis la mort de Franco des villes en majorité composées de musulmans originaires du Maroc. C’est cela la nouveauté, même si nombre de Marocains, notamment des berbéristes du Rif, ont adopté la nationalité espagnole. Par ailleurs, chaque jour, des dizaines de milliers de Marocains pénètrent librement dans les enclaves espagnoles pour faire du commerce et exporter les marchandises achetées détaxées, où elles sont distribuées jusqu’en Algérie et au sud du Maroc.

À cela s’ajoutent les touristes et les immigrés marocains qui rentrent par centaines de milliers au pays pour l’été. Dans ces paysages, les Subsahariens sont un épiphénomène, d’autant que leur but est de partir pour le continent européen. Il existe néanmoins un vaste camp de réfugiés à Ceuta peuplé de milliers de subsahariens en attente d’un statut. Quand la situation devient intenable, la police procède à des expulsions vers le Maroc ou à des transferts vers le continent européen.

Si l’on considère que, compte tenu de l’essor démographique de l’Afrique, ce type de scène est appelé à devenir fréquent dans les années à venir, comment va réagir l’opinion publique espagnole et, plus largement, les opinions publiques des pays européens ?

La population africaine est passée de 250 millions à un milliard d’habitants depuis 1945, et elle va maintenant peut-être doubler d’ici 2050. Il est clair qu’il va falloir prendre des décisions majeures. Cela concerne tout le Maghreb. Est-ce que cette région de l’Afrique, qui compte actuellement une centaine de millions d’habitants, peut et veut absorber cinquante millions de subsahariens ?

La migration des Subsahariens en Europe passera immanquablement par le Maghreb.

Les populations des pays du Maghreb ne veulent a priori absolument pas de cette perspective. Ou bien les pays du nord et du sud du Sahara trouvent un accord à l’amiable en tentant de contrôler réellement les flux. Ou bien le chaos qui prédomine au Sahel s’étend et obligera les États du Maghreb à monter la garde pour protéger la Méditerranée, ou bien ces États, impuissants, se défausseront sur l’Europe et feront transiter des millions de migrants.

Ses dirigeants décideraient-ils de l’avenir de notre Europe pouvant devenir africaine et musulmane ? C’est le grand défi pour notre avenir : ayons la lucidité de l’admettre.