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Alexandra Laignel-Lavastine : « l’islamisme nous a donné rendez-vous avec nous-mêmes »

« Une vie qui n’est pas disposée à se sacrifier à son sens, ne mérite pas d’être vécue ». Interview de la philosophe Alexandra Laignel-Lavastine sur son dernier ouvrage « Pour quoi serions-nous encore prêts à mourir ? Pour un réarmement intellectuel et moral face au djihadisme » (Cerf).

Laignel-LavastineInvitée de l’émission Planisphère consacrée au retour du tragique au cœur des réalités géopolitiques, Alexandra Laignel-Lavastine cherche à nous interpeller avec son dernier livre. « Qu’est-ce qu’un homme vivant ? », interroge-t-elle. Rappelant que « la guerre se gagne d’abord dans les esprits », elle répond que l’homme vivant est « un homme capable de se demander pour quelles valeurs, au nom de quel héritage, il serait encore disposé à se battre pour que ses principes triomphent ». Aujourd’hui, notre adversaire, en l’occurrence l’islamisme radical, s’affiche comme « une transcendance mortifère et hideuse ». Et nous, « qu’avons-nous à offrir ? », demande la philosophe qui cite la lettre aux « Chers djihadistes » de Philippe Muray : « il disait avec une cruelle et juste ironie, nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts…. Craignez le courroux de l’homme en bermuda descendant de son camping-car ». « Il s’agit de savoir si nous voulons ou pas faire mentir la prophétie de Philippe Muray », explique Alexandra Laignel-Lavastine, « et en ce sens l’islamisme nous a donné rendez-vous avec nous-mêmes ».

Une question existentielle et civilisationnelle

Face à l’actuelle « imbécilité médiatique ambiante », rien ne vaut « la verticalité éthique », dit-elle, que l’on retrouve par exemple dans la « prière du para ».

La prière du para
Je m’adresse à vous, mon Dieu
Car vous donnez
Ce qu’on ne peut obtenir que de soi.
Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste,
Donnez-moi ce qu’on ne vous demande jamais.
Je ne vous demande pas le repos
Ni la tranquillité,
Ni celle de l’ âme, ni celle du corps.
Je ne vous demande pas la richesse,
Ni le succès, ni même la santé.
Tout ça, mon Dieu, on vous le demande tellement,
Que vous ne devez plus en avoir !
Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste,
Donnez-moi, ce que l’on vous refuse.
Je veux l’insécurité et l’inquiétude
Je veux la tourmente et la bagarre,
Et que vous me les donniez, mon Dieu,
Définitivement.
Que je sois sûr de les avoir toujours
Car je n’aurai pas toujours le courage
De vous les demander.
Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste,
Donnez-moi ce dont les autres ne veulent pas,
Mais donnez-moi aussi le courage,
Et la force et la foi.
Car vous êtes seul à donner
Ce qu’on ne peut obtenir que de soi.

« La question de l’islamisme et du terrorisme djihadiste n’est pas seulement sécuritaire », souligne Alexandra Laignel-Lavastine, « c’est une question existentielle et civilisationnelle. Il s’agit de savoir quel sacré laïc est non négociable pour nous, que l’on soit croyant ou pas ». Pourtant, aujourd’hui encore, « nous avons beaucoup de mal à admettre qu’une guerre nous a été déclarée », ajoute-t-elle, « nous avons encore plus de mal à nommer l’ennemi et nous avons encore plus de difficulté à mobiliser la volonté politique de le mettre hors d’état de nuire ». Et la philosophe de dénoncer « un ramollissement consumériste, une longue accoutumance à la paix, une difficulté à reconnaître la réalité de cette guerre qui ne ressemble pas aux précédentes », tant elle « atypique et asymétrique ». « Nommer l’ennemi, ce serait en quelque sorte le faire exister », explique-t-elle.

Renouer avec l’esprit de dissidence

Il est nécessaire de « retrouver l’esprit de la dissidence à travers quelques figures comme Jan Patočka et Czesław Miłosz, des grands penseurs de l’Europe centrale », répète Alexandra Laignel-Lavastine, « ces derniers grands européens sont des phares dans la nuit ».

« Une vie qui n’est pas disposée à se sacrifier à son sens, ne mérite pas d’être vécue » – Jan Patočka 

Se pose par exemple la question du vivre ensemble. « Le vivre ensemble n’est pas une fin en soi », souligne la philosophe, « pourquoi devrait-on absolument vivre ensemble avec des milliers de radicalisés fichiers S ?… Je crois que le vivre ensemble est une notion totalement inepte à l’inverse du bien vivre ensemble ». Il s’agit donc de se placer du point du vue du bien commun. Ce point de vue aujourd’hui, « c’est celui du combattant, du soldat », conclut Alexandra Laignel-Lavastine, « le soldat incarnation du dévouement, de la fidélité à la promesse donnée,  de l’abnégation, et de la bravoure ».

« Il n’y a de grands parmi les hommes que le poète, le prêtre et le soldat, l’homme qui chante, l’homme qui bénit, l’homme qui sacrifie et se sacrifie. Le reste est fait pour le fouet » – Baudelaire