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Le diable dans la Bible: décryptage avec Brigitte Cholvy

Le bien, le mal, le diable. Nous savons faire la différence, mais nous méfions nous encore assez du diable ? Brigitte Cholvy, théologienne, retrace l’évolution de cet ange dans les Saintes Écritures.

Avec Amaury Coutansais-Pervinquière

Diable dans la bible

Oui, il est à l’origine un ange déchu. Celui qui a choisi de se détourner de Dieu. Le choix est au cœur de la philosophie chrétienne, mais comme le rappelle Brigitte Cholvy, ce choix peut parfois être très dur. Pour elle, il faut avoir la force de « ne pas se faire fasciner par le mal ». « Ce n’est pas compliqué, on regarde les infos, on regarde nos vies, on peut se dire, c’est très clair. C’est très grave mais  comme chrétien, on peut prendre la décision de ne pas se laisser fasciner par le mal.  Inévitablement ça passe par la pratique, donc lutter contre. Mais ce choix que l’on fait, c’est une décision à renouveler en permanence. Il n’y a pas un discours dans la Bible en général, Ancien ou Nouveau Testament, il n’y a pas un discours qui exprimerait très clairement le bien c’est ça, la mal c’est ça, les choses sont claires donc on sait où on en est » explique le docteur en théologie,« Est-ce que le diable est une personne, est-ce que c’est une fonction, je ne trancherai pas, ce n’est pas le propos » annonce-t-elle d’emblée.

« Je garde le mot figure pour laisser une indécision. Comment la Bible parle de cette figure et comment la manière dont la Bible, en parle, va évoluer et va se concentrer sur des points, qu’il n’y a peut-être pas au départ ». Pour Brigitte Cholvy, le premier texte, qui est symptomatique, se trouve chez Zacharie :  » Josué est le héros, le personnage principal, et il se présente devant l’ange du Seigneur. Il est même présenté devant l’ange du Seigneur et au verset 1, le texte dit : le Satan se tenait à la droite de l’ange du Seigneur, se tenait à droite de Dieu, à droite de l’ange, pour accuser Josué ». 


Le diable est d’abord un accusateur dans un procès


Dans ce récit, il y a une symbolisation du péché. Josué est habillé de vêtements sales qui représentent son péché.  Puis l’ange du Seigneur lui passe des vêtements de fête pour symboliser le pardon. « Il est pécheur. L’accusateur a matière à accuser sauf que l’Ange de Dieu change les vêtements. C’est dit dans un vocabulaire plus religieux : il pardonne ». Pour Brigitte Cholvy, ce premier débat entre les deux anges, c’est le procès qui peut être fait à toute l’humanité. Dieu se positionne dans le pardon, là où il pourrait se positionner pour la justice. Satan n’est pas porté sur le pardon: « Cette figure veut la justice juste, or Dieu pardonne. Et le débat va être : est-ce qu’on peut suivre Dieu dans sa miséricorde ou pas ? ».  Les premières apparitions de Satan, dans les textes saints, ne sont donc pas celle d’un tentateur.

« Bien sûr ça va venir mais la figure est d’abord un accusateur qui se trouve dans une situation où  le pardon est donné. A tel point que cette même figure, au bout du livre de l’Apocalypse 12, sera de dire  il n’y a plus d’accusateur : « Maintenant est mis en bas celui qui accusait nos frères, qui nuit et jour, les accusait devant Dieu. Mais ils l’ont vaincu par le sang de l’Agneau, par leur parole et leur témoignage, parce qu’ils ont méprisé leur propre vie jusqu’à en mourir ». (Ap 12 ; 11,12). Il n’y a plus d’accusation. » explique-t-elle. Ce débat peut faire écho à des situations que nous vivons. De quel côté sommes-nous ? Celui de la justice ou celui du pardon ? Œil pour oeil ou miséricorde ?


« La figure de Satan ne va pas seulement accuser mais va aussi agir »


Brigitte Cholvy montre qu’au fur et à mesure de l’avancement dans la Bible, le diable va voir sa figure évoluer, il va passer de simple accusateur à quelqu’un qui cherche le péché et qui le provoque, « c‘est assez significatif dans le livre de Job » dit-elle.

« Dans le livre de Job, au début, il y a Dieu qui dit à ses anges : « vous voyez comme Job est un type formidable, pieux, religieux, pleins de générosité », enfin voilà il est parfait, il n’a pas son pareil sur Terre. Il craint Dieu et s’écarte du mal. Mais l’adversaire répliqua : « est-ce pour rien que Job craint Dieu ? » Autrement dit, à nouveau là l’idée de l’accusation c’est de dire : Si Job n’avait pas eu une vie aussi belle, des enfants, de l’argent. S’il n’avait pas eu tout ça, est-ce qu’il serait toujours l’homme intègre qui craint Dieu et qui s’écarte du mal ? Est-ce que ça serait si simple  ? » décrypte la théologienne.


« Donc l’adversaire c’est, au fond, celui qui veut que Dieu ne se fasse pas rouler »


« Il souhaite que Dieu ne se fasse pas avoir par une posture de justice de la part des hommes alors que c’est juste une posture de confort. Et on connait la suite, Dieu va lui dire, tu peux lui enlever tout ce qu’il a. Tu as main mise sur lui. L’adversaire va rendre Job malheureux, pauvre, dans la misère. Mais on sait que Job restera intègre et éloigné du mal » explique-t-elleLe diable serait alors un ange qui ne veut pas que Dieu se fasse « avoir » par les Hommes. Serviteur zélé, mais Dieu dans sa miséricorde pardonne à chacun de nous. Le diable, accuse, Job d’un manque de sincérité parce qu’il aurait tout.

Satan passe petit à petit d’un accusateur dans un procès, à un acteur qui « met à agir, à inciter, à agir, qui transforme Job en homme miséreux ». 

« C’est une évolution qu’on doit garder en tête, quand bibliquement on veut appuyer un discours sur ces questions-là. Evidemment le récit le plus symptomatique et que tout le monde connait, c’est le récit de la Genèse. Dans le troisième chapitre, on a vraiment à faire à un tentateur, à l’animal le plus rusé de toutes les bêtes des champs. Ce qui est intéressant, c’est de regarder ce qu’est cette tentation. Comment elle fonctionne.On s’aperçoit que le processus de tentation dans la Genèse, c’est de créer un mensonge. Le serpent produit une parole qui est mensongère, qui est tordue, qui a perverti la parole de Dieu, le fameux commandement : « tu peux manger de tous les arbres du jardin sauf de l’un de ces arbres » lit Brigitte Cholvy, pour qui la transformation des mots et les mensonges sont les caractéristiques les plus évidentes du diable dans la Genèse.

« Le serpent, sous l’apparence de reprendre la parole dite au chapitre deux, la transforme « . En effet, le serpent change les mots pour brouiller les pistes. On ne sait plus s’il dit :  » tu peux manger de tous les arbres sauf d’un » ou s’il dit « tu ne peux manger d’aucun arbre ». La transformation la plus nette c’est celle du nom de Dieu. Dans le chapitre 2, c’est « Yahvé Dieu » alors que dans le chapitre 3 c’est Dieu. »


« La tentation se joue dans la parole »


« On retrouve la même chose, dans le livre de la sagesse. Le texte va parler de la jalousie du serpent. La jalousie, le mensonge sont des actes très précis que le tentateur, Satan prend et assume« . Pour la théologienne qui enseigne à l’Institut Catholique de Paris, c’est à ce moment là que Satan devient le personnage qui porte le mal. Il devient celui qui induit le mal et qui pervertit réellement les situations. Mais dans l’Ancien Testament, les occurrences au mal ou au diable ne sont pas nombreuses. Dans l’Ancien Testament, ce qui est intéressant pour Brigitte Cholvy, « c’est le glissement qui s’opère ».

« Le Nouveau Testament assume pleinement ce qu’il y a dans l’Ancien, mais il va se passer d’autres choses » commence-t-elle, lorsque nous abordons le Nouveau Testament. A l’époque plusieurs courants traverse le jeune christianisme. Dans les anciens juifs convertis, les anciens Esséniens sont dans une perspective dualiste. Les esséniens sont volontairement pauvres et souvent ascètes. Pour eux, il y a une opposition réelle et franche entre les lumières et les ténèbres. Soit vous êtes avec Dieu, soit vous êtes avec le mal. Ce changement au cours de l’Ancien Testament, de la figure du mal, va être accentué dans le Nouveau Testament.

« L’apport décisif biblique du Nouveau Testament, c’est que ce combat farouche entre le bien et le mal, il est tranché. Autrement dit le Christ a vaincu. On n’est pas dans un combat dont on ne connaît pas l’issue. Le combat entre lumière et ténèbres est tranché par la victoire du Christ et la défaite de Satan » rapporte-t-elle.

« Un des textes les plus éclairants, c’est le récit dans  Mt, 12 « quand tu guéris, tu guéris comment ? Parce que c’est une action de Dieu ou une action de Satan. Interpellation faite à Jésus, tes guérisons viennent d’où ? Bien sur, débats, controverses avec les pharisiens pour en arriver à ce verset 28, chapitre 12 de Matthieu. Il chasse les démons, au nom de qui ? alors si c’est bien par l’Esprit de Dieu, alors le règne de Dieu est maintenant là. La lecture est orientée, elle a un sens. La victoire est déjà là. Le texte qui directement centré sur le Christ c’est celui des tentations, soit dans Matthieu, soit dans Luc (4) ».

« Ces textes des tentations qui manifestent bien qu’il peut y avoir toujours une tentation dans la relation aux autres, dans la relation au pouvoir, dans la manière de faire confiance à Dieu. Voilà la thématique. Le Christ est vainqueur par ses prises de positions à l’égard de ses tentations. Le conflit est tranché, il faut choisir son camps.  Si vous pensez que c’est bien par l’esprit de Dieu que cela passe alors vous choisissez le bien,  mais vous pouvez choisir l’inverse » lance-t-elle.


Il faut faire un choix individuel ou collectif mais qui n’est pas abouti, il y a encore un chemin à faire.


« Ce qui me paraît important, c’est de voir cette figure du mal et sa puissance bien évidemment mais en même temps de mesurer combien la Bible nous donne des appuis pour se positionner notamment pour ne pas se faire fasciner par le mal ». Théologienne, bibliste, Brigitte Cholvy rappelle à travers cette explication de la figure du mal que ce qui prime, c’est notre choix. Dieu nous a confié une liberté. Qu’allons-nous en faire ?