le direct Musique sacrée

Le diable à travers l’histoire (3/4)

Le diable a traversé les siècle, certes, mais comment ? Satan de la Révolution au Romantisme avec l’abbé de Tanoüarn.

Avec Camille Meyer

Continuant, notre entretien, l’abbé Guillaume de Tanoüarn décortique l’influence du diable, des Lumières et de la raison dans la littérature. Citant grands auteurs et philosophes reconnus, il fait un parallèle entre l’influence de la raison pendant la Révolution et le retour d’un religieux superstitieux avec le Romantisme. Le XIXème siècle sera un siècle politique mouvementé, les rapports des chrétiens au diable va lui aussi évoluer, jusqu’à engendrer le XXème siècle.

Madame Bovary de Gustave Flaubert. DR : fr.wikipedia.org
Madame Bovary de Gustave Flaubert. DR : fr.wikipedia.org

A propos de cette raison qui a envahi la pensée française, l’abbé Guillaume de Tanoüarn explique que si « il y en a un qui a bien compris cette dictature, c’est Flaubert ».

« Dans Madame Bovary, Flaubert se moque du pharmacien, monsieur Aumet. C’est le scientiste, l’Homme qui ne voit que par la science. Dans Bouvard et Pécuchet, les deux protagonistes sont deux célibataires qui sont imbus du progrès scientifique de l’humanité. Flaubert voit bien que le mal c’est ces Lumières restreintes, ces Lumières à la française d’ailleurs. » 

En effet, les Lumières et l’influence de la raison vont varier en fonction des pays.  » Les Lumières allemandes, c’est un peu différent. Chez Kant, il ne se résout pas à mettre hors de l’esprit humain la religion ou le mal. Et par exemple dans les simples limites de la Raison, il commence en expliquant en bon protestant qu’il est, en bon Luthérien, que l’Homme est essentiellement marqué par le mal, qu’il est Curvatus, qu’il est incurvé vers le mal. Mais cela, ce n’est pas la raison  pure qui le lui dit, c’est une autre forme de la raison. Pour Kant, il y a plusieurs formes de raisons, il y a la raison pure, la raison pratique, la raison réflexive, ce sont ces différentes formes de raisons qui permettent à Kant de résister à l’appauvrissement de la raison avec les Lumières à la française et de proposer  un univers qui reste ouvert au fait religieux », raconte l’abbé de Tanoüarn. « Il y a une pensée du mal chez Kant qui va beaucoup impressionner Hannah Arendt qui vient après la Seconde Guerre mondiale, donc après Auschwitz, après l’URSS et la découverte que l’on a fait des horreurs de ces régimes « , commente-t-il.


« Au XXème siècle, le mal reviendra par la politique » 


Le XVIIIème siècle est un siècle charnière. En effet, il fait la transition entre la moquerie que la chrétienté entretient avec le diable au Moyen-Âge, le mysticisme de la Renaissance et la rationalisation forcée du « Siècle des Lumières ». Il prépare à un retour du mal dans une forme nouvelle, si le rationalisme veut faire croire que le mal, c’est l’ignorance, le XXème siècle va montrer que le mal peut se manifester sous d’autres formes.

Le spleen de Paris de Charles Baudelaire. Image, DR : openlibrary.org
Le spleen de Paris de Charles Baudelaire. Image, DR : openlibrary.org

Pour l’instant, le XVIIIème vit encore dans son insouciance. « A cette époque, on pense que le mal c’est l’ignorance, et on pense que Satan c’est vraiment la caricature de ce que peut mettre l’ignorance humaine dans une figure qui n’existe pas. Avec le romantisme, la France de Voltaire demeure. La France qui se moque de la religion, mais elle est dépassée par le phénomène romantique, par la puissance du génie de Chateaubriand et puis politiquement par la réouverture des églises sous Bonaparte en 1802″ explique l’abbé de Tanoüarn.

« Lorsque le pape vient, c’est un événement, il n’y a plus de roi, c’est le nouveau roi auquel les français royalistes et catholiques donnent leur hommage. C’est une nouvelle ambiance. Dans cette ambiance, Satan resurgit. « Ô Satan, prends pitié de ma longue misère » dit Baudelaire qui dit également que la plus grande ruse de Satan est de faire croire qu’il n’existe pas (Le spleen de Paris, 1862, NDLR). On a dans ce romantisme et dans ce post-romantisme littéraire, un retour à la figure du diable. Il y a un retour à l’idée du diable comme il y a un retour à l’idée du mal. Au fond le diable porte le mal « , décrypte-t-il.

Le Romantisme et le renouveau de la figure du diable

Le romantisme va voir un renouveau important de la pratique religieuse. Il arrive après la Révolution qui a voulu faire table rase du passé. « Ceux qui ont vécu la Révolution, se remettent à croire à Satan à cause de la puissance du mal à l’œuvre dans l’Histoire, c’est ce que représente pour eux le phénomène révolutionnaire. Un mal que la raison ne peut exorciser. On fait la Révolution au nom de la raison.  On a voulu, au départ, une société plus rationnelle. Et au nom de la raison, on en arrive à des monstruosités historiques, et comment expliquer ça, par le diable » explique l’abbé de Tanoüarn qui rappelle que Joseph de Maistre, savoyard et ambassadeur en Russie, dans ses considérations sur la France, passé en revue tous les révolutionnaires qu’il juge incompétent

« Et pourtant, ces hommes médiocres, qui s’emparent du pouvoir, ont produits des effets destructeurs et complètement inattendu. Ils ont représenté une puissance de sang à travers l’échafaud, qu’on n’imaginait pas. Ils mettent l’Europe à genoux etc. Alors comment expliquer la médiocrité de ces hommes et ces effets, pour Joseph de Maistre c’est Satan qui œuvre dans l’histoire ».


« Si l’Homme est bon, Satan le corrompt »


« Le diable est à l’œuvre de façon souterraine et ce que dit Saint Paul, c’est le mystère d’iniquité à l’œuvre depuis le commencement du monde. C’est l’idée apocalyptique qui revient dans le monde, avec la Révolution, c’est le mal, c’est Satan à l’œuvre » explique, le cofondateur de l’Institut du Bon pasteur.

Le diable après avoir été occulté par Les Lumières, revient donc en force dans l’imaginaire chrétien dans la période post-révolutionnaire et pendant le Romantisme. A travers la Révolution, nombre de catholiques ont pensé que si celle-ci avait eu lieu, c’est sur investigation du diable. Une version « apocalyptique qui a toujours été, mais qui revient en force à partir du XIXème siècle, où Dieu est en quelque sorte présent dans l’Histoire par son absence avec par intérim Satan ». C’est dans l’ère du temps.

« Il y a un décalage métaphysique entre ce que l’homme veut et qu’il se passe. L’Homme veut un monde plus rationnel, c’est la Révolution Française et il se passe le plus irrationnel qui soit. Un monde laissé à la terreur et au sang. Pourquoi ? C’est cette hétérogénie des moyens et des fins qui entraîne l’Homme à se demander si Satan à défaut d’être un  principe d’être, s’il n’est pas un principe de l’Histoire en tant que tentateur », explique l’abbé de Tanoüarn.

Il tient à ajouter que :  » le nouveau visage de Satan, au XIXème siècle, Satan n’est pas principe d’être, le christianisme l’a exclu dès les origines, mais malheureusement, il est quand même principe de l’Histoire. Il explique la Révolution Française pour beaucoup de catholiques royalistes ! «