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Le diable à travers l’Histoire (1/4)

Le diable a traversé les siècle, certes, mais comment ? L’abbé Guillaume de Tanoüarn nous explique comment la science métaphysique a bouleversé la vision du monde au Moyen-Age.

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Satan jetant un ulcère sur Job

Pour l’abbé,  il y a cette idée que le monde est dominé par une logique qui nous dépasse, une logique du mal. Le diable apparaît comme le tentateur, mais aussi comme un principe concret du mal, pas l’origine du mal ni un principe métaphysique du mal. « Les métaphysiciens se sont interrogés. Au Moyen-Âge, dans Somme métaphysique de Saint Thomas d’Aquin, le diable est clairement un ange déchu, donc une créature supérieure à la créature humaine, plus pure. C’est en quelque sorte un homme sans toutes les anecdotes dues à la nature charnelle » démêle l’abbé.

Un changement va se produire, avec l’émergence de la science métaphysique au Moyen-Âge. Le diable va instruire et ne sera donc plus craint. « Dans les exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola, la révolte du diable contre Dieu préfigure et nous instruit sur notre propre révolte contre Dieu. » décrypte Guillaume de Tanoüarn. « Il y a une science du diable qui s’élabore à travers la science métaphysique du Moyen-Âge, et on y apprend que le diable n’est qu’une créature de Dieu, il n’est pas un prince, il est juste, il est spirituel comme nous. Au fond, le diable nous ressemble. En le comprenant, les gens le démythifient » ajoute-t-il.

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Exercies spirituels de Saint Ignace de Loyola. Crédit : blogcathedraletunis.com

Si le diable ne fait plus peur, il fait pitié. En effet, le diable a choisi le mal plutôt que Dieu, le catholique le regarde avec compassion. Satan va être rationalisé : « Dans cette perspective du Moyen-Âge, dès le XIIIème siècle, le diable rationalisé (ou une sorte de surhomme ou de préhominien parfait) nous instruit sur notre propre condition et nous fait pitié car il s’est trompé. Il a cru qu’il devait être plus heureux sans Dieu, et sa posture de révolte ne sert à rien ».


« Je vous propose de voir le diable comme source d’une science humaine en particulier chez Saint Ignace, mais déjà chez Saint Thomas. Saint Ignace le découvre dans la Somme Théologique et dans ses exercices spirituels, il a cet esprit extrêmement logique, extrêmement carré et il va se servir de la figure du diable pour faire comprendre à ses auditeurs ce que c’est que le mal, et pourquoi le mal est plus grave que nous ne le pensons. La figure du diable et de sa condamnation, pour l’éternité, nous montre que nous-même, nous nous engageons pour toujours dans une logique du mal si nous acceptons de la suivre jusqu’au bout. Le mal n’est pas seulement un choix rationnellement différent, c’est aussi une  dynamique négative qui nous mène bien plus loin que nous ne voudrions aller. Et le diable en est la preuve parce que s’étant choisi lui-même plus que Dieu, il est pour l’éternité dans la révolte », explique, l’abbé de Tanoüarn.


Pour lui, le diable est « l’exemplum » au sens des latins. C’est le mauvais exemple, et de fait, si ce n’est Judas, il n’y a pas de grande figures négatives dans la Bible. Judas, c’est la figure du traître « et au Moyen-Âge c’est très important parce que la confiance c’est ce qui régit les rapports humains ». Mais ce dernier est montré comme un lâche, car il se suicide après avoir jeté les 30 deniers. Le diable reste malgré tout une figure de tentation, notamment avec les tentations de Saint Antoine. Alors que ce dernier vit en ermite dans le désert, le diable vient le tourmenter. « Saint Antoine a bien du mal à surmonter ces tentations qui viennent du diable. Satan déresponsabilise l’Homme puisque le mal ne vient pas de l’Homme mais de lui. Ces tentations sont les fantasmes d’un Homme privé de tout depuis des années et qui n’en peut plus » commente le cofondateur de l’institut du Bon-Pasteur.

« Le diable nous instruit sur le mystère du mal, sur la puissance du mal, sur la mystérieuse puissance du mal. Les philosophes grecs, en particulier Platon, pensaient que le mal était juste un défaut de sciences. Faire le mal c’est juste ne pas savoir ce que l’on fait. La figure du Diable nous permet de réfléchir autrement, elle permet de comprendre que le mal est une dynamique négative qui nous fait nous dresser contre Dieu dans un combat forcément inégal et forcément perdu pour nous » analyse l’abbé de Tanoüarn.

Le diable au Moyen-Âge

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Diablotins au Moyen-Âge. Crédit sophiebrarda.com

Satan a deux fonctions qui tiennent du paradoxe : dédramatiser en étant la source du mal et instruire. « Au Moyen-Âge, il y a un rapport assez bon enfant avec le diable ». explique Guillaume de Tanoüarn. On se moque du diable, c’est le « pauvre diable ». « Je ne suis pas sûr qu’à l’époque, nos ancêtres en avaient si peur. Il suffit de voir les fresques médiévales où les petits diablotins au fond, on en rigole. On vit avec, ce n’est pas qu’on n’y croit pas, mais il y a quelque chose de supérieur » interprète-t-il

Si l’époque est à la rigolade (les danses macabres par exemple) pour l’abbé ce que nous prenons aujourd’hui pour de l’anthropomorphisme (tendance à attribuer à Dieu, les sentiments, les passions, les idées et les actes de l’Homme.) tient plus de la moquerie du diable. « L’attitude du Curé d’Ars, alors en pleine modernité au 19 ème, rejoint un peu l’attitude médiévale. Il l’appelle le grappin, il lui donne des surnoms, au fond il s’en moque en lui disant ‘tu n’auras pas le dernier mot' », fait-il savoir, tout en rappelant qu’il faut faire une histoire rationaliste du diable. Le rapport qu’il y avait à l’époque était beaucoup plus direct. Il était partout dans l’esprit des gens, sur les fresques, avec les sorcières …

Les sorcières sont des femmes, qui dans la mentalité populaire, se sont données au diable. « Evidemment, là on a un autre aspect du Moyen-Âge et de la période classique, parce que les sorcières ça va jusqu’au XVIIème, on va diaboliser des femmes parce qu’elles se sont données au diable, ou parce qu’elles sont réputées avoir donné leur âme au diable, elle sont diabolisées ». 

« Elles vivent d’une manière qui est diabolique, on a un peu de mal à le comprendre aujourd’hui, alors qu’il y a encore, il me semble, d’autres exemples d’individus qui ont totalement « pétés les plombs » ».

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Gilles de Rais. Crédit : misquette.wordpress.com

Il n’y a qu’un cas où le diable est tout puissant, c’est dans le cadre d’un pacte. Il y a cette idée du pacte avec le diable. Par exemple, dans la destinée terrible de Gille de Rais, qui est à la fois compagnon de Jehanne d’Arc et qui est aussi un pédophile, tueur d’enfant et sacrificateur. Lors de son procès, il est accusé d’avoir donné son âme au diable, et « quand on donne son âme au diable on ne sait plus où ça va. Et le sens du merveilleux qui est au Moyen-Âge donne libre cours. L’âme est téléguidée par une force supérieure« , explique l’abbé de Tanoüarn.

Il tient également à rappeler que dans la théologie catholique, il faut ouvrir les portes de son âme pour que le diable puisse y rentrer. « On peut théologiquement distinguer possession et obsession diabolique », l’obsession diabolique, « obsidiare » en latin veut dire assiéger. Donc l’obsession diabolique, ce n’est pas tout à fait au sens français actuel du terme, c’est Satan qui soutient un siège autour de la personne. « Moins la personne y pense mieux ce sera, et la possession ne fonctionne que s’il y a eu ouverture », développe-t-il.

« Le sanctuaire de l’âme humaine est voué au bien et il ne peut devenir le lieu du mal que par un acte volontaire de la personne. Le diable tentateur est présenté ainsi dans le livre de Job, et le Christ qui s’est fait semblable à nous en toutes choses, excepté le péché, a aussi subi des tentations, il a connu cette obsession diabolique ».