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Thibaud Collin : "Amoris laetitia est plein d'ambivalence"

Vendredi 8 avril, le Vatican a officiellement publié l’exhortation apostolique « Amoris laetitia ». Ce texte synthétise et conclut deux ans de débats autour des deux synodes sur la famille. Thibaud Collin analyse pour Radio Notre Dame ce texte.

tb collin

Thibaud Collin est agrégé de philosophie et auteur de « Divorcés-remariés : l’Eglise va-t-elle (enfin) évoluer ? » (DDB, 2014).

Cette exhortation apostolique Amoris laetitia était très attendue au sein de l’Eglise catholique, mais aussi à l’extérieur. Beaucoup attendait de voir comment, à l’issue de ces deux années de débats et de synode, le pape allait traiter la question des divorcés-remariés. Comment, finalement, le Saint-Père tranche-t-il ce débat ? 

Sur les divorcés-remariés, le pape ne prend pas position. Il cite le texte du synode de 2015, qui lui-même concluait de manière totalement indéterminée sur cette question. A aucun moment, le pape ne dit  que les divorcés-remariés, qui vivent maritalement, peuvent communier. Mais le texte peut être interprété dans ce sens là. Le pape reste totalement dans l’indétermination. Cela pose un gros problème car tous les débats qui ont eu lieu au moment du synode, et qui ne sont donc pas tranchés, vont repartir de plus belles. Il risque d’y avoir des polémiques indéfinies sur les interprétations à donner au texte.

La gestion au cas par cas des situations de divorcés-remariés est de nouveau mise en avant dans cette Exhortation apostolique ? 

Bien sûr, le Pape appelle à traiter la question des divorcés-remariés au cas par cas, dans le respect des exigences de l’Evangile et de la vérité. Mais il y a autant d’éléments qui permettent de trancher dans un sens, les divorcés-remariés peuvent communier dans certains cas, ou dans l’autre, les divorcés-remariés ne peuvent pas communier. Il va donc y avoir deux lectures possibles. D’un côté, il y a ceux qui vont faire une interprétation dans la continuité, en lisant ce texte à partir des écrits de Jean-Paul II et Benoît XVI. Ceux là concluront que la doctrine n’a pas changé. De l’autre côté, il y a ceux qui auront une interprétation de la rupture. Pour eux ce sera une nouveauté, car ils y verront la ligne défendue par le cardinal Walter Kasper finalement adoptée, alors qu’elle avait été refusée par le cardinal Ratzinger sous le pontificat de Jean-Paul II.

Il y a quelque chose d’assez décourageant de revenir à la ligne qui existait avant le Synode, il y a deux ans. Le fait que le pape ne tranche pas, laisse les interprétations ouvertes pose la question d’une double morale. Le pape s’oppose dans l’exhortation apostolique à cette double morale, mais c’est en quelque sorte ce qu’il est entrain de créer avec ce texte. Le texte prépare à ce qu’il y est, d’une part, une morale doctrinale, c’est-à-dire un idéal à atteindre, et d’autre part, une pastorale où ce qui est interdit idéalement devient possible. Alors, on peut se dire que ce n’est pas nouveau car c’est déjà ce qui se passe avec la contraception. En novembre 1968, la lettre encyclique Humanae vitae de Paul VI (dans laquelle il disqualifie définitivement toute méthode de contraception artificielle, les estimant intrinsèquement « dishonnêtes ») a été reçue de manière très différente au sein de l’épiscopat français. La contraception est dès lors devenue un non-sujet, quelque chose de totalement optionnelle. Le danger est que la question des divorcés-remariés deviennent aussi une sorte de sujet tabou, dont plus personne ne parle. Et ça, ce serait dramatique car ce serait tout à fait contraire à la vérité sur le mariage et la sexualité telle que Saint Jean-Paul II l’a développé dans ses encycliques et dans sa théologie du corps.

Finalement, ces deux ans de débats n’auront pas servi à grand chose. Les fidèles qui souhaitaient une ligne claire à suivre, ont attendu pour rien ?

On a attendu pour en rester exactement à la même situation. Sauf que désormais, les gens vont polémiquer sur un texte qui a une autorité plus importante que la Relatio Synodi. Il y a, dans ce texte, tous les arguments pour interpréter de deux façons. C’est évident que le pape veut aller dans le sens de la libéralisation, mais qu’en même temps il ne peut pas aller jusqu’au bout. Ce serait une vraie rupture doctrinale, s’il le faisait, mais il ne veut pas l’assumer, et c’est tout à son honneur. On est dans une situation de blocage qui va perturber la conscience des fidèles.

Malgré tout, si rien ne change et n’est tranché sur la question des divorcés-remariés, quelles sont les évolutions notables de cette exhortation apostolique ?

Ce qui change, d’une certaine manière, c’est l’enjeu d’accompagner les personnes là où elles sont, pour les amener progressivement à reconnaître la bonté et la vérité de l’évangile sur le mariage et l’amour humain. Il y a une méthode très développée, notamment dans le chapitre 8. C’est un point évidemment très intéressant. Mais là aussi, on retrouve la même ambivalence que sur la question des divorcés-remariés. Finalement, est-ce-qu’à force de valoriser fortement ce que les personnes vivent (personnes en concubinage, divorcés-remariés), ces dernières ne peuvent-elles pas considérer que l’Eglise reconnait une certaine légitimité de leur situation ? Elles pourraient très bien se dire : à quoi bon changer si l’Eglise reconnait ma situation ? Donc, même si le Pape appelle clairement à la conversion, à force d’accompagner les personnes dans la continuité de là où elles sont, soit elles veulent vraiment évoluer pour se convertir et s’arracher au pêché, soit elles finissent par considérer que la situation dans laquelle elles vivent n’est pas contraire, n’est pas dans le pêcher, et ainsi continuent à y vivre, sans changer.

C’est un pari extrêmement osé, à mon avis, que prend le pape François. C’est une véritable option pastorale. Il faudra voir dans les années à venir ce que cela donne sur le terrain.

Le pape donne-t-il alors une nouvelle orientation à la pastorale de la famille de l’Eglise catholique ? 

Pas vraiment. La plupart du temps, il reprend des citations de ses discours antérieurs. L’Exhortation est très dépendante de la Relatio Synodi de 2015. Le pape François cite également beaucoup Saint Jean-Paul II. Il y a certes une volonté du Saint Père de développer une nouvelle orientation pastorale dans l’exhortation apostolique, mais on la connaissait déjà, il l’avait déjà explicité.

Un thème est tout de même extrêmement présent c’est la question de l’éducation sexuelle des jeunes. Est-ce une nouveauté cette insistance sur l’éducation sexuelle et affective des enfants et des adolescents ? 

C’est vrai qu’il appuie sur ce point. Mais l’éducation sexuelle était déjà au cœur de la démarche de Jean-Paul II, et des travaux qu’il avait confié au conseil pontifical pour la famille. Ce dernier avait déjà développé beaucoup d’éléments pour l’éducation à la chasteté, la véritable compréhension de la signification du corps sexué… Le pape François reprend là le travail de Jean-Paul II, avec une inflexion sur la notion d’éducation sexuelle, mais en tant que telle, c’est une véritable continuité.

On pourrait donc conclure que l’Exhortation apostolique Amoris laetitia est une continuité directe de Jean-Paul II et Benoît XVI ? 

Oui mais avec l’ambiguïté dont on parlait. On peut faire une lecture dans la continuité, qui à mon avis est la seule lecture d’interprétation catholique. Mais on peut dire c’est qu’il ne nous facilite pas toujours la tâche. De nombreux points du texte posent de réelles problèmes de continuité vis-à-vis de l’encyclique Veritatis Splendor de Jean-Paul II en 1993. Je pense que les débats ne font que commencer. Le pape va devoir faire face à de véritables questionnements avec la réception de cette exhortation.C’est un texte très important, qui pose la question de cette continuité. La diversité des lectures est malheureusement pour l’instant légitime. Et c’est assez redoutable parce que, selon moi, ce qu’on attend d’un pasteur, c’est qu’il éclaire ces fidèles, et là y a aucune position.