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Charles Rozoy, nageur handisport : « on peut être performant et heureux en situation de handicap »

Les Jeux paralympiques de Rio, c’est jusqu’au 18 septembre. Quelque 126 athlètes français y sont engagés. Parmi eux, le nageur Charles Rozoy. Portrait.

Champion de France, champion d’Europe, champion du monde, champion paralympique, Charles Rozoy déroule un impressionnant palmarès. A 29 ans, le nageur dijonnais dispute ses deuxièmes Jeux paralympiques depuis le 7 septembre. Entre deux entraînements, on a réussi à le joindre à Rio.

https://www.facebook.com/rozoycharles/ ©Charles Rozoy
Facebook ©Charles Rozoy

29 ans, et la moitié de sa vie dans l’eau

Charles Rozoy a déjà nagé le 100 mètres papillon le 9 septembre, il est arrivé au pied du podium, en 4e position. Rebelote dans la nuit du mercredi 14 septembre, le nageur est arrivé 5e position sur le 100 mètres brasse. Mais rien n’est fini.

« Ça se passe très bien à Rio. C’est vraiment un plaisir d’être là et de pouvoir profiter de l’ambiance paralympique. Même si on vient avant tout pour les médailles et pour le sport, et que finir 4e c’est toujours difficile psychologiquement. Mais après il faut réussir à se remobiliser, j’ai un peu plus d’expérience là-dessus, mais j’apprends, j’apprends à perdre, j’apprends à me remobiliser parce qu’il reste des courses, le 200 mètres 4 nages et le 50 mètres nage libre qui ne sont pas des courses anodines. On va essayer de faire le maximum comme d’habitude, pour ne pas revenir bredouille ».

A 29 ans, Charles Rozoy a passé plus de la moitié de sa vie, dans l’eau. Sa carrière de nageur a commencé très tôt, en tant que nageur valide.

« Ca fait de longues années que je nage. Je me suis mis à nager tout jeune. Je rêvais d’être champion olympique, mais je ne savais pas encore en quoi. J’ai des voisins qui m’invite tous les jours à la piscine, à Dijon. Je suis allé les voir, et leur entraîneur m’a dit : tu ne vas pas rester comme un couillon dans les gradins, tu vas prendre ton maillot de bain et tu vas venir nager. C’est comme ça que je me suis mis à nager, tout jeune, je devais avoir 7 ou 8 ans. Je suis tout de suite tombé dedans. Puis j’ai été en sports études, et après au pôle espoir. Ça fait plus de 15 ans que je nage, plus de la moitié de ma vie que je nage à haut niveau, dans une pratique de haut niveau ».

« Je continue mon rêve olympique, un rêve paralympique »

Charles Rozoy intègre donc le Pôle espoir de la Fédération Française de Nation, mais sa carrière  peine un peu à décoller, « toujours au pied du podium »… Et en 2008, tout bascule.

« J’ai commencé ma carrière tout à fait normalement, comme tous les jeunes de mon âge, comme un nageur valide. Et puis j’ai eu un accident en 2008, un accident de moto qui m’a paralysé le bras gauche. J’ai eu un plexus brachial, un arrachement des nerfs qui s’insèrent sur la moelle épinière et qui permettent de bouger le bras… Du coup, je ne peux plus bouger le bras gauche. J’ai récupéré grâce à de très bons médecins et une super médecine qui se sont bien occupés de moi… mais ça ne me permet pas de nager avec mes deux bras. Depuis, je nage qu’avec un seul bras, mais je continue mon rêve olympique, un rêve paralympique, et j’ai été jusqu’au bout de mon rêve en 2012 (ndlr Jeux Paralympiques de Londres) où j’ai décroché une médaille d’or. »

LONDRES - Première médaille pour la France dans les Jeux paralympiques: Charles Rozoy a remporté sa course en 100 m papillon. AFP
LONDRES – Première médaille pour la France dans les Jeux paralympiques: Charles Rozoy a remporté sa course en 100 m papillon. AFP

Pourtant se remettre à l’eau, reprendre la natation ne s’est pas imposée tout de suite après son accident.

« Déjà il faut accepter son handicap… Moi j’ai eu de la chance que ça se fasse vite, mais surtout il faut s’accepter, s’habituer, je me prends des portes dans la figure parce que je n’arrive pas à lever la main gauche… Et puis je me suis retrouvé dans la piscine de mon enfance pour pouvoir faire ma rééducation. Là, y a ces petits jeunes qui passent sur le bord du bassin et qui disent « Regardez c’est Rozoy, il est foutu, il fait de l’aquagym ». Je sors de l’eau, et je leur ai dit qu’ils ne peuvent pas dire ça… « Mais si regarde, t’es en train de faire des mouvements de bras dans l’eau ». Je leur ai proposé une course, et je leur ai mis une taule… et forcément ça a été un déclencheur. Ce sont ces petits défis de la vie quotidienne qui m’ont remis dans l’eau. Et mon entraîneur, qui m’avait entraîné depuis tout jeune, m’a demandé quand est-ce que je reprenais la natation. Je lui ai dit : nager avec un seul bras, je vais perdre, et moi je ne nage pas pour perdre. Il m’a alors répondu que je pouvais faire du handisport. « Le handisport c’est pour les handicapés » lui ai-je répondu. « Réfléchis à ta réponse, et tu reviens me voir ». Je suis revenu le voir, et là, ce sont mes 2e Jeux Paralympiques ».

De Londres à Rio, changement de regard sur le handicap

Meilleur nageur handisport en 2009, plusieurs fois recordman d’Europe, et enfin, la consécration : la médaille d’or aux Jeux Paralympiques de Londres. La carrière de Charles Rozoy s’envole. Et sa pratique de la natation, en tant que valide ou handicapé, est exactement la même.

« Il n’y a pas vraiment de différence quand on parle de sport de haut niveau. On cherche tous les performances, en sport olympique comme en sport paralympique. L’objectif ça reste d’aller chercher une médaille. Et même dans la préparation, c’est exactement le même investissement ».

Cette année, les jeux bénéficient de 100 heures de diffusion en direct. Les premiers jeux étaient diffusés en différé, alors que ceux de Sotchi n’avaient eu le droit qu’à 60 heures. La preuve que les mentalités changent ?

« Bien sûr que les mentalités changent ! On a une évolution, progressive. Il y a eu un bond en avant, sur la médiatisation, l’acceptation du handicap en général… Les médias ont aujourd’hui un regard différent, plus critique, plus sportif, sur les performances, sur ceux qui réussissent, ceux qui ne réussissent pas. Maintenant, il faut continuer le travail, rien n’est gagné. Quand on voit qu’ici les audiences des Jeux Paralympiques sont plus importantes que celles des Jeux Olympiques, on se dit qu’en France on a encore du travail… »

Une évolution, mais les mentalités ont du mal à changer vis à vis du handicap. Charles Rozoy se veut franc : pour lui, c’est une question de générations.

« Je pense qu’aujourd’hui les nouvelles générations sont plus sensibilisées à la question du handicap, les anciennes ne le sont pas et ne le seront jamais. A un moment donné, quand on est formaté avec une certaine pensée, c’est pas à 50, 60, 70, 80 ans qu’on va changer sa mentalité. Je pense qu’on peut accepter certaines choses, mais de là à changer totalement notre façon de penser et d’organiser notre vie, c’est un peu différent… Aujourd’hui, on ne va pas pouvoir changer tous les grands chefs d’entreprises. Ils ont été formatés toute leur vie avec des discours : il faut faire attention aux handicapés, ils ne sont pas aussi efficaces, ils ne sont pas moins chers… On essaie de leur faire comprendre qu’une personne en situation de handicap peut travailler, comme les autres… Ils l’entendent mais de là à le comprendre… c’est deux choses différentes ».

« On peut être heureux en situation de handicap et le revendiquer »

Les Jeux Paralympiques sont ainsi l’occasion de montrer une nouvelle image du handicap, loin des préjugés.

« On montre qu’on peut être très performant. Forcément, la performance est différente car c’est une performance sportive… Il faut comprendre qu’on peut être heureux en étant en situation de handicap, qu’on peut réussir en étant en situation de handicap, qu’on peut être fier de soi en étant en situation de handicap. Et même ce terme « en situation de handicap », il faut le changer.  Je fais partie des personnes dont le handicap n’est pas très visible, et c’est le cas de 80% des personnes porteuses d’un handicap. Je ne dis pas qu’il ne faut pas montrer les fauteuils, les personnes amputées, mais, 80% des personnes en situation de handicap sont invisibles. Il faut pouvoir s’identifier à ces gens là. On peut être heureux en situation de handicap et le revendiquer ».

© Charles Rozoy

Heureux, Charles Rozoy le serait encore plus s’il remporte une nouvelle médaille d’or d’ici la fin des Jeux Paralympiques. Rio, ce sera ses derniers jeux.

« Je me fais un peu vieux, j’ai 29 ans, je vais profiter de deux ans encore pour partager mon expérience avec les plus jeunes, notamment ceux de l’équipe de France, qui vont arriver et prendre la relève… La natation est un sport très exigeant, il faut tenir physiquement, il ne faut pas non plus trop tirer sur la corde… Il ne faudrait pas faire les jeux de trop.»

Il vous reste donc quelques jours pour suivre le nageur Charles Rozoy, en direct des piscines de Rio.

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Réécouter l’émission En Quête de Sens du mardi 13 septembre 2016 :
Comment une activité sportive  permet aux personnes porteuses d’un handicap de mieux s’intégrer aux autresAvec : Cyril Douillet, rédacteur en chef de Ombres et Lumière, Claire Convert, parent de Raphaella, Docteur Hubert Ripoll, auteur de « La résilience par le sport », éditions Odile Jacob, Jean d’Artigues, « un transat en fauteuil », départ le 15 octobre de La Trinité à Pointe à Pitre.