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Le portrait historico-politique de François Fillon signé Hugo Billard

Historien, Hugo Billard intervient régulièrement sur RND dans La question du jour. Alors que François Fillon était l’invité du Grand témoin, il a dressé un portrait original de l’ancien Premier ministre.

 

Bonjour François Fillon,

Comme il s’agit aujourd’hui de dresser votre portrait historico-politique, j’ai cherché une figure du passé que l’on pourrait rapprocher de vous, ou vous opposer.

 

Je vous avoue que le première figure à laquelle je pensais à votre propos était Saint-Sébastien lardé de flèches. Lorsque je me suis initié à la vie politique, votre figure incarnait l’austérité discrète du notaire de province, le sens de l’Etat en bandoulière. Aux côtés de Philippe Séguin vous sembliez dans l’ombre. Vous êtes passé par des ministères où vous donniez le sentiment de souffrir : l’enseignement supérieur, quand François Bayrou prenait la lumière à l’Education nationale, les télécommunications, quand Internet et les téléphones portables surgissaient et que le Minitel agonisait, les affaires sociales et le travail juste après les 35h de Martine Aubry, et 14 mois à l’Education nationale… un sacerdoce, nous en savons Louis et moi quelque chose. En mai 2007 vous êtes nommé Premier ministre. Enfin la lumière ! Deux mois plus tard, vous plaidez pour qu’à terme disparaisse la fonction de premier ministre, constatant la capacité des hommes à se marcher sur les pieds lorsqu’ils vivent les mêmes échéances. Mais vous plaidez sans gémir ni vous plaindre. Saint-Sébastien ne convient pas, les flèches ne semblent pas vous atteindre ni empêcher l’action. Je renonce à Saint Sébastien.

Cardinal de Richelieu - François Fillon

M’est venue une autre figure souffrante, mais active celle-là, la figure de Richelieu. J’ai pensé au regard grave d’homme inquiet que vous montrez parfois, et j’ai pensé à Philippe de Champaigne. A son portrait triple de Richelieu, un coup à gauche, un coup de face, un coup à droite.

Vous avez des points communs avec lui. Pas sûr que tous vous conviennent.

Richelieu est né à Paris, 369 ans avant votre naissance au Mans. Lui au cœur du pouvoir, d’une famille d’influence, vous au cœur de l’ancien empire Plantagenêt, d’un père notaire et d’une mère professeur d’histoire-géographie. Pas l’influence, mais les fondamentaux. Il est devenu évêque à 21 ans, à l’âge où vous devenez assistant parlementaire de Joël Le Teule. S’il a qualifié Luçon, où il est envoyé, d’ « évéché le plus crotté de France », pas sûr que vous repreniez l’expression pour Sablé-sur-Sarthe. Richelieu s’est ennuyé 7 ans à Luçon. Vous avez mis 29 ans pour répondre aux sirènes de la capitale et succéder à Jean Tibéri comme député de Paris. Même député de Paris, vous restez pour tous l’homme de Sablé, comme Pompidou était l’homme de Montboudif et Mitterrand l’homme de Latché. Hors le hasard, que vous mettez en scène dans votre livre pour expliquer votre entrée à reculons dans la vie politique, qu’est-ce qui vous attache à la Sarthe ? Quel rapport à la terre est le vôtre ? Les charmes de la course automobile ne doivent pas tout expliquer. Et je doute que le fugace ministère de l’Identité nationale ait pu vous aider à l’identifier.

Autre point commun avec Richelieu : l’action aux côtés du Prince. Au risque du sacrifice du mauvais ministre. Richelieu a manqué perdre tout pouvoir plusieurs dizaines de fois pendant les 18 ans de son gouvernement auprès de Louis XIII. Le 10 novembre 1630, Richelieu semble avoir perdu la confiance du roi le matin, est agoni d’injures par la Reine-Mère le midi, se réconcilie avec le roi l’après-midi, qui exile sa mère loin du pouvoir. C’est la journée des Dupes, dira le comte de Serrant, mais on oublie souvent l’expression attribuée à Louis XIII lors de cette réconciliation : « je suis plus attaché à mon Etat qu’à ma mère ». Qui serait cette mère politique que vous pourriez écarter, François Fillon : est-ce le gaullisme, qui semble moribond tant aux Républicains les hommes semblent s’opposer aux dépens du combat des idées ; est-ce le souverainisme de l’époque Séguin – vous écrivez dans Faire : « je plaide pour un souverainisme européen » ; ou est-ce Nicolas Sarkozy, qui vous a fait prince, et dont vous disiez hier sur TF1 que sa candidature à venir est un secret de polichinelle ?

Dernier point commun avec Richelieu, et je termine là. Richelieu est un évêque, vous êtes catholique. Richelieu est un principal ministre, vous avez été premier ministre. Richelieu a cerné ses ennemis : les Grands, les protestants, l’Angleterre, et a pensé que les réduire affermirait l’Etat : son action politique a ainsi préparé Mazarin et le règne de Louis XIV. François Fillon, vous pensez-vous en formateur de jeunes pousses politiques, comme Joël Le Teule fit pour vous ? Ou en tête d’une bande qui cherche la bagarre – les primaires, pour l’instant, ressemblent à ça ? Et dans les deux cas, qui sont vos ennemis ?

 

Je vous ai posé trop de questions derrière ce portrait chinois autour de votre identité politique. Deux questions pour englober tout ce que je viens de dire. Une première sur votre identité politique : le Fillonisme existe-t-il? Une seconde sur l’art du politique: comme le montre le portrait en trois faces de Richelieu, n’êtes-vous pas condamné à gouverner au centre ?

Hugo Billard