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L’Arménie, première nation chrétienne au monde

A l’occasion du voyage du pape en Arménie du 24 au 26 juin prochain, l’Oeuvre d’Orient a convié plusieurs intervenants pour échanger sur les aspects géopolitiques, historiques et religieux de ce pays.

Le Pape François concélébrant une messe en rite arménien avec le Catholicos Karékine II en avril 2014 (DR/l'Ossevatore Romano)
Le Pape François concélébrant une messe en rite arménien avec le Catholicos apostolique en avril 2014 (DR/L’Osservatore Romano)

Le Caucase : une région instable

L’Arménie forme avec la Géorgie et l’Azerbaïdjan les trois états du Caucase, cette région d’Orient coincée entre trois grandes puissances : la Russie, l’Iran et la Turquie. Mais cette nation a su perdurer dans l’histoire par trois piliers, comme le note Pierre Terzian, président du « Fonds arménien » et directeur de la revue Pétrostratégies : la montagne, « qui forge un caractère », la religion « une véritable religion d’état » et son propre alphabet (38 lettres). Le pays a douloureusement traversé le chaos du XXème siècle, période qui lui a néanmoins permis d’enraciner son identité dans le monde d’aujourd’hui. Par deux fois, elle proclama son indépendance, d’abord en 1920 en tant que république soviétique puis en 1991 lorsqu’éclata l’URSS. Pierre Terzian note qu’après l’indépendance du 21 septembre 1991, c’est « l’économie du pays qu’il a fallu sauver« , notamment parce qu’elle dépendait totalement de l’économie soviétique qui s’est effondrée, mais également à cause d’un tremblement de terre qui ravagea le tiers-nord du pays en 1988 et d’une guerre dans la région du Karabagh qui opposa les Arméniens aux Azeris.

Le premier pays chrétien au monde

L’Eglise arménienne a été fondée par les apôtres St Thaddée et St Barthélémy qui, après la Pentecôte et l’envoie des apôtres en missions, allèrent évangéliser l’Arménie, région à dominante payenne. St Thaddée « inscrivit dans le cœur » la foi chrétienne à la fille du roi Abgar qui décida d' »offrir sa vie » pour le Christ. En répression, St Thaddée et St Barthélémy furent alors condamné à mort par le roi et devinrent les premiers martyrs de l’Eglise arménienne.

Pendant de nombreuses années, les chrétiens convertis par les deux apôtres souffrir de la persécuction des romains. A la fin du IIIème siècle, saint Grégoire Ier l’Illuminateur fut jeté dans une fosse par le roi Tiridate à cause de sa foi. Après avoir condamné à mort des vierges romaines, les saintes Gayané et Hripsimé pour avoir ramené une relique de la Croix en Christ dans son royaume, le roi Tiridate tomba dans une dépression car il  était tombé amoureux d’Hripsimé. Malade, il ressemblait à un sanglier selon la tradition. Pourtant, il décida de libérer saint Grégoire Ier l’Illuminateur afin qu’il le soigne, sa sœur ayant en effet eu un songe où elle le voyait toujours vivant, treize ans après avoir été jeté aux serpents et aux scorpions. Grégoire le guérit miraculeusement et devint officiellement, en 301, le premier Catholicos d’Arménie, faisant ainsi du royaume le plus ancien pays chrétien au monde. St Grégoire baptisa le roi ainsi que des milliers d’Arméniens et le christianisme devint une religion d’état. En 406, le moine Mesrop inventa l’alphabet arménien et traduisit les livres sacrés.

« Avec la conversion du roi, le christianisme va s’imposer et le chrétien va épouser la nation, explique le père Manuel Racho-Hovhannessian, prêtre de la paroisse apostolique arménienne d’Arnouville-lès-Gonesse. On ne pourra plus dissocier l’arménité de la chrétienté ».

Une chrétienté, mais plusieurs églises

L’Eglise arménienne est divisée entre catholiques et apostoliques depuis 451 et le concile de Chalcédoine. En 1741, l’Eglise arménienne catholique fut officiellement reconnue par le pape Grégoire XIV avec un statut à part : le patriarcat arménien catholique.

Aujourd’hui, l’Eglise catholique arménienne a à sa tête le patriarche de Cilicie des Arméniens, installé à Beyrouth : Grégoire Bedros XX Ghabroyan. L’Eglise catholique est divisée en éparchie (équivalent de diocèse). Il y en a sept au Proche-Orient (Liban, Syrie, Egypte, Irak, Iran et Turquie), trois existant depuis 30 ans en France, en Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada) et en Amérique latine ainsi que les vicariats patriarcaux de Jérusalem. L’Eglise catholique arménienne compte 700 000 fidèles dans le monde (450 000 en Orient dont 400 000 en Arménie et dans les pays de l’ex-URSS).

Quant à l’Eglise apostolique arménienne, elle est dirigée par deux Catholicos :  Karékine II et Aram Ier. Karékine II détient le titre de « Catholicos de tous les Arméniens » et son autorité s’étant en Europe, en Géorgie, en Azerbaïdjan et en Russie. Il siège en Arménie, à Etchmiadzine. Quant à Aram Ier, il est le  « Catholicos de la Grande Maison de Cilicie », dont l’autorité s’étend sur les Arméniens du Liban et le reste de la diaspora (Etats-Unis, Grèce, Iran…). L’Eglise arménienne apostolique 8 millions de fidèles dans le monde.

Les enjeux de la venue du pape : œcuménisme et reconnaissance du génocide

Le père Manuel Racho-Hovhannessian remarque « un véritable enthousiasme et engouement » de la part des Arméniens dont la visite du pape dans leur pays risque d’apporter « une grande bouffée d’air de paix ». La prière pour la paix, au programme du voyage du Saint -Père sera  » un encouragement pour tous les chrétiens d’Orient qui subissent le martyre », ajoute le prêtre apostolique.

Mgr Joseph Kelekian, curé de l’éparchie catholique de Sainte Croix de Paris, note plusieurs enjeux et défis qu’apportera la visite du pape François en Arménie. Tout d’abord l’œcuménisme, thème dont des rencontres et des célébrations seront organisées avec la signature d’une déclaration commune : « Entre apostoliques et catholiques nous faisons la même liturgie, nous récitons le même Notre-Père. La seule différence est que nous le récitons en arménien ancien alors que les apostoliques le récite en arménien moderne ». Le pape visitera également la cathédrale de Gumri et ce sera la toute première fois qu’un pontife se rendra dans cette région qui accueille la majorité de la communauté catholique du pays.

En 2001, lors du voyage du pape Jean-Paul II à l’occasion du 1700ème anniversaire de la proclamation du christianisme comme religion de l’Arménie, le Saint-Père avait alors parlé de « grande catastrophe » pour qualifier le génocide arménien mais sans citer le terme de « génocide ». « C’est comme si l’on parlait de l’Holocauste qualifier la Shoah », fait remarquer Mgr Kelekian. En novembre 2014, le pape François avait utilisé le terme de « génocide » pour qualifier les évènements de 1915 en Arménie. Il est donc attendu que le pape face la même chose, mais sur le sol arménien lorsqu’il se rendra au mémorial de Tsitsernakaberd qui honore les victimes, quitte à mettre à mal les relations qu’a le Vatican avec la Turquie.