Chronique Cinéma - Ecran Eclair Le film de la semaine vu (ou mal vu) par l’œil d’un expert Flux RSS du podcast

Samedi à 6h21 et rediffusion à 10h03

Le regard de Bernard Médioni sur les sorties ciné de la semaine.

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Animée par : Bernard Medioni

Émission du Samedi 22 septembre 2012

"Les saveurs du palais” de Christian Vincent

Avec Catherine Frot, Jean d'Ormesson, Arthur Dupont, Hippolyte Girardot et Thomas Chabrol.

Son expérience élyséenne laissera un goût amer à la virtuose cuisinière d'un Président de la République crépusculaire, au point qu'il lui faudra séjourner ensuite sur un archipel sub-antarctique, afin de parvenir à tirer les plaies hors du fourneau.

 

La critique

 

Avé à vous, amis avertis des avis en appétit.

Des hommes sans loi n'avaient guère pour habitude de se mettre à table, contrairement aux hôtes distingués, appelés à déguster Les saveurs du palais.

 

Une cuisinière fameuse doit quitter tout à trac le Périgord pour l'Elysée, car le chef de l'Etat a souhaité lui confier une responsabilité ardue : élaborer ses menus et orchestrer ses repas. Bientôt en butte aux jalousies comme aux mesquineries, le cordon bleu s'évertuera à démontrer que la meilleure des France, c'est l'agape.

 

Librement inspiré par les souvenirs de Madame Danièle Mazet-Delpeuch, le septième long métrage de Christian Vincent, qui avait accompli son baptême de réalisateur voilà vingt-deux ans avec La discrète, porte beau. Il déploie en effet une mise en scène satinée, entre vitalité, raffinement et fluidité. Celle-ci magnifie les paysages nordiques, dont l'âpreté n'a d'égale que la majesté. De plus, le montage possède une aisance élancée, comme l'illustre une oscillation limpide entre présent mélancolique et passé frénétique.

 

Gabriel Yared a composé quant à lui une musique fuselée, aux arpèges alertes et festonnés. L'interprétation possède pour sa part autant de saveur que de rondeur, dominée par Catherine Frot, habile à distiller une authenticité citronnée, Arthur Dupont, d'une innocence tout en dextérité anisée et Jean d'Ormesson, à la prestance probante et persillée. Le récit plaide de surcroît en faveur d'une noble règle, « le travail dans l'excellence », qu'énonce avec ferveur le personnage principal.

 

Dans un autre ordre d'idées, Les saveurs du palais forge un paradoxe piquantUne cuisine à l'écart, le séjour en Antarctique sur l'archipel de Crozet ou un retranchement discret imposé par une fracture suggèrent ainsi que l'experte ès assortiments et accompagnements se trouve vouée à un profond isolement. Là réside sa principale parenté avec le détenteur du pouvoir élyséen : leur office les condamne l'un comme l'autre à un sacerdoce, où le secret emboîte le pas à la solitude. A ce propos, le réalisateur file agilement la métaphore religieuse, car les repas présidentiels évoquent un rituel sacramentel, les conversations d'Hortense avec le chef de l'Etat ressemblent à des confessions, l'interdiction soudaine qui frappe certaines victuailles, désormais exclues du sanctuaire culinaire, a des allures d'excommunication et l'explication des recettes rappelle une exégèse biblique.

 

Par ailleurs, le film associe comme à l'accoutumée le spectacle gustatif, avec ses inventions et ses préparations, à la résignation, à la capitulation, voire à la destruction, tels La grande bouffe, Au petit Marguery, Vatel ou La grande cuisine. La comédie exceptée, le septième art se plaît ainsi à entrelacer nourritures et usure, comme pour renouer, d'une certaine manière, avec la logique picturale des Vanités. Le désenchantement ou le néant attendraient donc ceux qui provoquent le déchaînement des aliments : voilà, nous dit le cinéma, le cruel effet d'une bombance à retardement.

 

Pour autant, le scénario affiche un dénuement alarmant, car il se limite essentiellement aux gageures gastronomiques de l'héroïne, agrémentées ça ou là par les rivalités, les tensions ou les jalousies suscitées. En revanche, toute problématique politique demeure à distance des fourneaux, mises à part quelques allusions à la santé déclinante du chef de l'exécutif. De même, le propos reste à la superficie de ses enjeux, comme s'il traitait son sujet du bout des dents, sans ardeur ni élan. Regrettons aussi que le récit repose sur une structure narrative en tous points répétitive, prompte à glisser d'un plat à l'autre avec une indolence proche de l'inconsistance. Voilà sans doute pourquoi la tension dramatique se révèle aussi anodine et insipide qu'un bouillon de légumes.

 

A cet égard, les dialogues souffrent comme un fait exprès d'une fâcheuse fadeur, privés d'audace comme de couleur. Et les seconds rôles d'apparaître eux aussi sans étoffe. Seul le pâtissier parvient à exister, mais il quittera l'intrigue soudainement, sans autre forme de procès. Enfin, en dehors de la soirée d'adieux, l'émotion échoue hélas sur le bord de l'assiette.

 

A présent, comme le sujet nous y encourage, rejoignons notre spécialiste des casseroles de composition, Dimitri Caconpoulos : « (timbre jovial à l'accent grec appuyé) Bonjour, chers amis. Une fois dans le giron du pouvoir, Hortense va devoir disputer les jeux de la cour et d'une passoire. Elle glissera donc de marmites en chinois et verra passer les grosses légumes, les porteurs de serviettes et les huiles. Cependant, après son départ, la baisse des recettes va se traduire par une hausse de la diète ».

 

Léger, léché mais limité, Les saveurs du palais hérite d'un dix et demi. Certes, un tel spectacle a du goût et de la délicatesse. Il compose en outre une ode pittoresque et enflammée aux succulences et aux fulgurances de la cuisine servie en France. Toutefois, la présente oeuvre se contente d'une histoire malingre, à peine digne d'un gourmet d'étranglement. D'autre part, elle se garde bien de creuser les relations nouées entre les différents protagonistes ou de présenter une vision, même indirecte, du contexte adopté. On eût pourtant aimé assister à des fiançailles réussies entre fourchettes et souvenirs, pour voir papilles faire de la résilience.

 

A la semaine prochaine ; je vous embrasse. 
 
 
Bernard Medioni


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