Avé à vous, amis d’esprit épris d’avis hardis émis avec envie.

La cuisinière appelée à élaborer Les saveurs du palais s’aventurera à l’Elysée, tout comme Orphée dans Vous n’avez encore rien vu.

L’intendant d’un auteur de théâtre informe treize comédiens, dont Anny Duperey, Sabine Azéma, Anne Consigny, Michel Robin, Pierre Arditi, Lambert Wilson ou encore Michel Piccoli, de la disparition du dramaturge et les convoque tous dans sa dernière propriété. L’émissaire a en effet reçu pour instruction de leur montrer la captation d’une pièce de théâtre écrite par le défunt et jouée par de jeunes artistes. De leurs avis de spectacteurs experts – chacun d’entre eux a déjà interprété le drame offert à sa contemplation, à un moment ou à un autre de sa carrière – dépend ainsi l’attribution d’une éventuelle autorisation. Dès les premières images s’entremêlent les répliques et les souvenirs. Aussi, l’assemblée inspirée découvrira peu à peu qu’au-delà de la mort, tous les chemins mènent au rôle…

Le dix-neuvième long métrage d’Alain Resnais scelle une union libre avec deux pièces de Jean Anouilh, Eurydice et Cher Antoine ou l’amour raté. Et de ciseler  une atmosphère mélancolique et feutrée, entretenue par lignes de fuite elliptiques, échos évanescents ou didactiques, éclairages tantôt fantomatiques, tantôt tamisés et montage aussi méthodique que madré.

Il compense en outre un traitement statique par un dynamisme polyphonique, habile à disloquer la neutralité comme la solennité grâce au flux rhétorique et aux crues dramaturgiques, tout en profuses mélodies. A ce sujet, Mark Snow a composé en la circonstance une musique grisante aux sonorités aussi amples qu’attachantes.

Ajoutons que la flamboyante distribution, dominée par Sabine Azéma, Anny Duperey, Pierre Arditi et Michel Piccoli, associe expressivité, maturité et sensibilité. L’accueillent des décors rares mais racés, dont l’altière sobriété possède un fier cachet. Par ailleurs, mises en abyme, effets de miroir, parallélismes, incrustations et hiatus témoignent d’une recherche stylistique trapue, où s’abreuvent une vivace originalité formelle et un climat modèle, à la fois synesthésique et charnu. Même le générique apparie des dehors seyants à un souffle intrigant.

Dans un autre ordre d’idées, Vous n’avez encore rien vu joue subtilement sur l’enfermement, dans une imposante propriété, entre les murs d’une chambre d’hôtel étriquée ou à l’intérieur d’un mensonge invétéré et l’affranchissement, lié à la passion, à la création, voire à la destruction. Le cinéaste renoue à ce propos avec un tandem cher à ses caméras : Eurydice et Orphée convoquent en effet Eros et Thanatos, déjà mis à l’honneur par Hiroshima mon amour, Les herbes folles, Stavisky ou encore L’amour à mort.

Le récit oppose en revanche les puissances infernales – fatales à la figure féminine centrale – et la pérennité démiurgique assurée au dramaturge Antoine d’Anthac par l’entremise de sa pièce. La terre, à laquelle renvoie l’inhumation d’un personnage, l’eau, présente grâce à un suicide aquatique ou un camion-citerne, l’air, charrié par les vents qui étreignent le décor principal et le feu, avec briquets ou locomotive, révèlent enfin avec doigté que le recours à un mythe fondateur de la culture grecque a incité le metteur en scène à restaurer la logique cosmique propre à l’imaginaire antique.

Pour autant, l’ensemble manque singulièrement de naturel, en raison d’une structure aux artifices appuyés et d’une tonalité érodée par sa théâtralité. L’humour brille à cet égard par son absence, alors même qu’il aurait suffi à vivifier la conduite dramatique, tout en lui apportant les trilles et les miroitements de l’ambivalence. Le rythme, quant à lui,  flanche dangereusement à l’abord du dénouement. Regrettons aussi que le réalisateur ne tire pas toujours parti de ses décors : ainsi, il expose avec délicatesse un extérieur flatteur, agrémenté d’arbres majestueux et d’un cours d’eau moelleux, mais l’abandonne promptement, sans avoir exploité sa joliesse ni sa noblesse. De plus, l’unanimité suscitée par un singulier retournement de situation frise l’invraisemblance, car les différents protagonistes apparaissent dès lors sous un jour angélique, étrangers à toute réaction de rancoeur ou de désapprobation.

L’histoire se désintéresse du reste de ses personnages, en dehors de leur fonction artistique ; or, le propos eût gagné en contrastes et en pittoresque, si le récit avait consenti à quitter la représentation scénique pour s’aventurer sur les contrées de l’intimisme ou du romanesque. De surcroît, les aspirations d’une telle oeuvre demeurent brumeuses, la réflexion sur la création, ses appropriations et ses perpétuations débouchant sur une issue radicale et cavalière.
A présent, recueillons sans plus tarder l’avis de Sarah Bernhardt :

« (timbre haut perché et diction frémissante) Grâce à Alain Resnais, nous scrutons la destinée de deux coeurs impétueux, toujours en mouvement et visitons donc les coulisses de nomades. Il perd ses deux héros, fidèle à la tradition, mais consacre l’auteur : aussi, l’artiste réserve à Orphée l’échec et à Anouilh, la victoire. Et de célébrer le monde des planches, car rien ne sert d’avoir une dent contre Racine, avant Cocteau et après Molière ».

Capiteux, consciencieux mais capricieux, Vous n’avez encore rien vu draine un quatorze. Certes, pareil spectacle peut rebuter, en raison de son abstraction et de ses simulacres. De plus, il n’échappe pas à certains défauts inhérents au théâtre sur grand écran, comme l’emphase, la lenteur ou une certaine rigidité. Déplorons également que la présente production s’apparente davantage à un jeu sophistiqué, irrigué par une réflexion effilée, qu’à un film proprement dit. Néanmoins, l’ensemble a du charme et de la classe. Y contribuent une constante intelligence, une interprétation d’excellence et une esthétique crépusculaire tout en élégance. De surcroît, Sabine Azéma et Pierre Arditi octroient intensité et émotion au récit d’une amoureuse agonie, adroits à enrichir l’exercice de style au moyen d’expressives stèles. Enfin, le cinéaste bâtit ici une ode éperdue au théâtre, comme pour rappeler que les muses ont des Corneille.

A la semaine prochaine, je vous embrasse.

Article rédigé par

Bernard Medioni

De formation littéraire, dont deux années universitaires consacrées aux passions et au mystère chez Alexandre Dumas Père. Bernard Médioni a collaboré à plusieures parutions, parmi lesquelles figurent "L'étudiant"

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