Passent les équinoxes, les solstices ou les éclipses et viennent rayons, pagaies, cocotiers afin d’agrémenter une septième saison passée à vos côtés. Bienvenue à vous, auditeurs de tous horizons, habitués ou non à nos oriflammes et nos horions.
Parfois, la rentrée dépasse, encrasse et déclasse, comme le démontre Killer Joe.
Un petit délinquant aux abois décide, avec l’accord de son géniteur et de sa soeur, de faire disparaître sa mère pour partager avec eux le montant de son assurance-vie. Il contacte alors Joe Cooper, un policier toujours enclin à étoffer ses fins de mois en commettant de lucratifs assassinats. Le fils indigne mènera-t-il à bien son odieux dessein ou découvrira-t-il à temps qu’hérédité fait loi ?
William Friedkin, dont les caméras ont engendré un sulfureux chef-d’oeuvre, L’exorciste, et deux films noirs de haute tenue – French connection et Police fédérale, Los Angeles – porte ici à l’écran, pour la seconde fois de sa carrière, une pièce de théâtre signée Tracy Letts. Sa réalisation se révèle d’une piquante éloquence, habile à compenser une placidité statique par une expressivité colorée et sarcastique. L’interprétation a en outre du cran, grâce notamment à Gina Gershon, vaine, haineuse et vénéneuse, Thomas Haden Church, à la passivité avisée et à Matthew McConaughey, d’une hardiesse sérénissime. Ajoutons que le traitement adopté, entre climat saumâtre et ironie glacée, n’offense jamais la vraisemblance, malgré un propos où prévaut une radicalité teintée d’extravagance.
A cet égard, un humour relevé agrémente la tonalité, au moyen de dialogues tout en gouleyante crudité et de situations à la grimaçante cruauté. Les protagonistes concilient par ailleurs pittoresque et densité, grâce à une adaptation soucieuse d’accommoder altérité et authenticité. De plus, la fiction se clôt avec brio sur un crescendo incandescent, où se consument décence et faux-semblants.
Dans un autre registre, Killer Joe entrelace subtilement la structure tragique et le schéma satirique. A la première se rattachent les unités de lieu, de temps – dilatée sur quarante-huit heures – et d’action, mais aussi la famille dénaturée, dépeinte avec acuité au fil des scènes puis reconstituée de manière presque parodique lors du dîner final, ainsi que la transcendance, illustrée par les orages et la récitation du bénédicité au coeur d’un contexte saugrenu. La peinture acérée d’une marginalité laissée aux portes de la monstruosité, à force d’abandons, d’amertume et d’avanies, renvoie pour sa part à la seconde. La figure éponyme renoue quant à elle avec les incarnations de l’opiniâtreté mêlé d’ambiguïté chères au metteur en scène, comme en témoignent French connection, Le convoi de la peur ou Police fédérale Los Angeles. Le cinéaste décline également par son entremise le thème de l’intrusion, auquel Bug, La chasse et surtout L’exorciste accordent une importance cruciale. Il métamorphose de surcroît avec une narquoise dextérité les représentants de la banalité en émissaires de l’aliénation, de l’exécration ou de l’abjection. Le prouvent un chien à la constante férocité, une télévision, des lapins enragés, une boîte de conserve frénétique et même le pilon d’un poulet. Et la confusion ou la perversité de suffire à réunir civilisation et animalité…
Au demeurant, le présent long métrage souffre d’une théâtralité appuyée. Que l’auteur de la pièce ait rédigé lui-même le scénario l’explique sans doute en partie. Déplorons également que la veulerie ou l’ignominie des personnages interdise l’accès à la compassion comme à la sympathie, au point d’exclure toute proximité avec ces êtres piteux. De surcroît, le rythme fléchit dans le deuxième tiers, avant de se ressaisir lors du final. Celui-ci déploie du reste une incongruité et une violence exacerbées, propres à décourager certaines sensibilités. Dans le même ordre d’idées, les dernières images suscitent une incertitude aussi ingrate qu’injuste, au risque d’engendrer une fâcheuse frustration. Enfin, l’histoire manque discrètement d’étoffe, comme le prouvent la rareté des péripéties et une pâteuse inertie.
A présent, comme le sujet nous y incite, retrouvons l’inspecteur Javert :
« (ton pincé et docte) Dans une atmosphère étouffante prolifèrent une noirceur nuancée et un vice patiné. Ils alimentent bientôt un odieux complot, avec fils à la patte, mère de sarcasmes et père de cloaques. Cependant, alors qu’elle pensait trouver une issue de secours, cette famille sans attrait découvrira seulement l’entrée des Atrides. »
Convaincant, cohérent mais complaisant, Killer Joe draine un treize. Certes, un tel spectacle a du chien, en raison d’une narration râblée, de personnages singuliers et d’une approche corsée. De plus, un savant retournement de situation restaure à point nommé une tension en passe de s’effilocher. Pour autant, l’ensemble souffre de vaines outrances et d’une intrigue aux contours étroits. A ce sujet, nulle séquence ne parvient à s’imposer, à l’exception d’une audacieuse conclusion. Toutefois, William Friedkin croque ici avec style une lignée tout en pénombres, où il assortit la trivialité à l’avidité. Derrière la perpétuation de la pétrification affleure dès lors un aigre constat : il n’y a pas de marasme sans gène.
A la semaine prochaine ; je vous embrasse.
Article rédigé par Bernard Medioni
De formation littéraire, dont deux années universitaires consacrées aux passions et au mystère chez Alexandre Dumas Père. Bernard Médioni a collaboré à plusieures parutions, parmi lesquelles figurent "L'étudiant"

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