Affiche rubyAvé à vous, amis d’esprit épris d’avis hardis émis avec envie.

Dans Vous n’avez encore rien vu, Orphée changeait de monde pour rejoindre l’être aimé, tout comme l’héroïne d’Elle s’appelle Ruby.

La créature d’un auteur à l’inspiration capricieuse surgit tout à trac dans son quotidien pour lui apporter la tendresse et la passion qu’il attendait en vain. L’artiste va dès lors s’employer à parfaire cette femme de caractères, conscient d’une difficulté que la situation impose : il n’y a pas de fée sans prose.

Six ans après Little Miss Sunshine, le second long métrage de Jonathan Dayton et Valerie Faris réussit une prise de Galatée. Même si un épisode de La quatrième dimension, intitulé Un monde à soi, avait déjà tissé voilà plus de cinquante ans une trame analogue, l’argument n’en demeure pas moins ingénieux et favorable aux développements facétieux comme aux écarts avantageux. La tonalité générale séduit, pour sa part, grâce à sa fraîcheur, son aménité et sa pudeur. A ce sujet, la musique parvient à concilier limpidité et expressivité, tout en agrémentant ses arpèges élégants avec trois chansons françaises, dont « Ça plane pour moi », attribué à Plastic Bertrand et l’engageant « Quand tu es là », porté par Sylvie Vartan.

L’interprétation déploie en outre un abattage fruité, entre vitalité et volubilité. Ajoutons que l’inventive scène d’aveux force l’acquiescement, en raison d’une soyeuse sensibilité et d’une fiévreuse intensité, propres à lui octroyer une heureuse densité, hélas vouée ici à une fâcheuse rareté. De plus, le propos évoque avec autant de tact que de discernement les affres de la création, nourrie par ses renoncements et ses exaltations.

Dans un autre registre, Elle s’appelle Ruby dépeint avec finesse une dysharmonie entre l’homme de plume et autrui, comme l’illustrent la rencontre avec son public, la soirée donnée par l’écrivain Langdon Tharp, l’épisode en famille à Big Sur ou les retrouvailles avec son ancienne compagne. Seuls son art ou celle qui en émane parviennent en effet à restaurer son unité et sa tranquillité d’âme. Les déambulations dans un parc, où le romancier croisera la route de son personnage, les marques d’affection prodiguées par un petit chien, la baignade en compagnie d’un charmant poupon ou la déclinaison du motif aquatique, par l’entremise d’une piscine ou d’une plage idyllique, traduisent quant à elles une quête de pureté, incarnée in fine par la figure éponyme.

De surcroît, les décors s’avèrent lourds de signification, car les intérieurs s’apparentent à la passivité ou à la claustration, ainsi qu’en témoignent l’appartement occupé par le jeune artiste, la propriété de sa mère et la salle de sport, alors que le grand air favorise ici l’émancipation et la surprise. Que Calvin rencontre sa future dulcinée au bord d’une mer onirique et la retrouve ultérieurement au pied d’un arbre se révèle à ce titre explicite. L’une a quitté sa prison de papier pour conquérir la réalité et ses infinités, alors que l’autre a dû consentir à accomplir une traversée du miroir et à mener à terme son voyage dans l’imaginaire, afin de surmonter son deuil filial et sentimental. En d’autres termes, dehors et ailleurs constituent en la circonstance les plus courts chemins vers le sort, l’âme soeur et surtout, l’accord du coeur.

Au demeurant, la présente fiction pèche, car sa liesse semble condamnée à l’évanescence, faute d’extravagance et de hardiesse. Nonobstant son canevas à la fois piquant et engageant, l’intrigue exploite ainsi des situations convenues, sans éclat, ni élan. Déplorons aussi que les dialogues roucoulent et ronronnent mais jamais ne rayonnent, desservis par une rhétorique souple mais morne.  L’ensemble souffre également d’un rythme cyclothymique, fringant à mi-parcours, mais suffocant dans les vingt premières minutes ou à l’abord du dénouement, trahi par une narration encline à tourner en rond. Du reste, l’épilogue ne convainc guère, car son tour de passe-passe scénaristique requiert beaucoup d’indulgence pour excuser ses silences et son offense à la vraisemblance. Le couple excentrique campé par Annette Benning et Antonio Banderas, en dépit de son pittoresque, frôle enfin la caricature.

A présent, comme le titre nous y invite, retrouvons Jack Ruby :

« (timbre rugueux et convaincu) Vous avez eu raison de me consulter, car je maîtrise parfaitement les activités de couvertures. D’une certaine manière, votre écrivain dilettante va devenir grâce à son héroïne en fleur un auteur à éclosion. Il devrait dès lors rencontrer un vaste public, aux goûts disparates. Mes préférences littéraires, à cet égard, vous sembleraient bien éclectiques. En vérité, si je me plonge dans Steinbeck, je m’élève, mais lorsque je lis Harvey, j’emprunte un chemin de Dallas. »

Potelé, posé mais pauvret, Elle s’appelle Ruby hérite d’un douze trois quarts. Certes, le scénario composé par l’actrice centrale, Zoe Kazan, ne tire pas pleinement parti de son potentiel comique et demeure exigu, malgré ses attraits. Des éclairages choyés échouent en outre à rehausser une réalisation scolaire, voire routinière. Que trois membres d’une même famille ne présentent pas la moindre ressemblance laisse par ailleurs perplexe. Pour autant, un tel spectacle vibre de douceur et de juvénilité. Les séquences chez le psychiatre et face aux lecteurs, à l’éditeur ou aux flatteurs possèdent quant à elles une savante authenticité, animées par un souffle satirique avisé. Et l’histoire de prononcer un éloge discret mais fécond en faveur du roman, ouvert à tout un chacun, y compris aux conteurs tâtonnants. Oui, qu’importe la faconde, pourvu qu’on ait l’ivresse livresque.

A la semaine prochaine ; je vous embrasse.

Article rédigé par

Bernard Medioni

De formation littéraire, dont deux années universitaires consacrées aux passions et au mystère chez Alexandre Dumas Père. Bernard Médioni a collaboré à plusieures parutions, parmi lesquelles figurent "L'étudiant"

0 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *