Bonjour, amis avides d’avis acides.
Killer Joe accordait une place prépondérante à la famille et ses aléas, tout comme Des hommes sans loi.
En Virginie, au début des années 30, sous la Prohibition. Les frères Bondurant pratiquent avec régularité et sérénité le commerce illicite de l’alcool. Envoyé depuis peu dans leur comté, un agent spécial cruel et corrompu semble toutefois acharné à provoquer leur perte. Parviendront-ils dès lors à livrer bouteilles, alors même que leur ennemi ne se soucie guère de l’étiquette ?
La guerre des bouchons. Le cinquième long métrage du metteur en scène australien John Hillcoat a du maintien. Il bénéficie en effet d’une réalisation souple et mature, attentive à accommoder la fougue à l’allure. Celle-ci transfigure les extérieurs foisonnants de Peachtree City, en Georgie, experte à saisir la mélancolique somptuosité des bois automnaux et la délicatesse des crépuscules sertis dans un cours d’eau. L’interprétation a en outre du coffre, portée par Jessica Chastain, d’une gracilité complexe, Shia LaBeouf, à l’ingénuité inspirée, l’attachant Dane DeHaan, Jason Clarke, très vert mais juste ou par Guy Pearce, entre sophistication et abjection.
De plus, les rapports tissés entre les différents membres de la fratrie sonnent juste, en raison de leur humanité teintée de rusticité. Ajoutons que l’épisode à l’église protestante a du cachet, soucieux de concilier une observation affûtée à une dérision éduquée. Le personnage maléfique resplendit quant à lui de mille feux, en raison de sa densité, de son relief et de sa radicalité ; sa sortie de l’intrigue aura à cet égard autant d’inventivité que d’intensité.
Dans un autre ordre d’idées, Des hommes sans loi oppose habilement une nature amène et majestueuse à une civilisation aussi adverse que dangereuse. Et d’ériger la campagne en refuge tutélaire contre la société suicidaire de l’entre-deux guerres, comme si le rousseauisme devait l’emporter ici sur le taylorisme, le fordisme et le modernisme. A ce sujet, deux mondes se coudoient et se toisent : l’un incarne la ruralité, la rigueur et la religiosité, tandis que l’autre représente la futilité, illustrée par la coquetterie de l’agent Rakes, le progrès, comme en témoignent une voiture ou un appareil photographique dernier cri, et la rapacité. Seul le jeune Jack évolue entre ces deux rives, mais le destin ne tardera guère à interrompre son va-et-vient. Le réalisateur rapproche de surcroît avec finesse le motif de l’alcool et le contexte dépeint, où prédominent la confusion, propre à la décennie entre années folles et conflit, le chancèlement – des valeurs, des repères ou du passé – et l’ivresse, suscitée par le pouvoir et la cupidité.
Pour autant, le film connaît des débuts difficiles, comme si la narration peinait à trouver ses marques. Elle souffre du reste d’une certaine absence de souffle, même si l’ultime confrontation la ragaillardit in extremis. Dans le même ordre d’idées, l’action progresse par saccades, écartelée entre ronronnements joviaux et spasmes brutaux. Les deux aînés du héros, pour leur part, manquent de corps, desservis par une description brouillonne. A ce sujet, le pittoresque frôle l’exagération, au risque de métamorphoser détails et couleur locale en artifices volatiles. Déplorons enfin que la violence déployée ça ou là frise la sauvagerie.
A présent, comme le sujet nous y incite, retrouvons le capitaine Eugène Goismard : « (ton jovial et hâbleur) Sous la Prohibition, il pleuvait des barriques, si bien que beaucoup confondaient ivresse et précipitations. Cette période a infligé ainsi de lourdes séquelles à des esprits faibles et a même causé des traumas éthyliques. Voilà pourquoi, à force de naviguer sur l’océan d’alambics, ils ont vu ensuite la vie en couperose ».
Sûr, mûr mais rude, Des hommes sans loi glane un treize trois quarts. Certes, un tel spectacle abrite une mise en scène de grand apparat, une tonalité boisée et un saisissant scélérat. Il brosse en outre un tableau élogieux de la féminité, synonyme ici d’audace, de bravoure et d’inflexibilité. L’ensemble eût cependant gagné à limiter ses excès, en contenant une certaine propension à la gratuité. Déconvenue supplémentaire, la présente production pâtit d’une histoire ordinaire à la conduite linéaire et accueille des protagonistes parfois sommaires. L’évocation allusive de la Prohibition n’en impose pas moins un constat saillant : les certitudes abolies et les futurs fracas belliqueux vont frelater les spiritueux, au risque d’entraîner un hoquet qui glace…
A la semaine prochaine ; je vous embrasse.
Article rédigé par Marion Duchêne
Journaliste et reporter radio depuis 11 ans, Marion Duchêne dresse chaque matin le portrait du Grand Témoin. Elle est rédacteur en chef web, responsable du site internet.

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