Avé à vous, amis d’esprit épris d’avis hardis émis avec envie.

L’inspiration d’un écrivain se tarit sitôt confrontée à la créature imaginaire d’Elle s’appelle Ruby mais croît et embellit, une fois Dans la maison.

 

Un lycéen saisit l’attention de son professeur de lettres, en écrivant un feuilleton consacré au foyer parental de l’un de ses camarades. Toutefois, les ruses et les procédés exploités pour entretenir la curiosité de son lecteur pourraient bien laisser l’enseignant le leurre au bord des livres.

 

Librement inspiré d’une pièce de théâtre signée Juan Mayorga, le treizième long métrage de François Ozon  nous présente une dérive en la demeure. Il n’en propose pas moins une réflexion ambitieuse autant qu’acérée sur les gageures, les enjeux et les difficultés de la création romanesque. Par ailleurs, la tonalité sonne juste, habile à sceller une union harmonieuse et citronnée entre élégance, humour et perversité. L’interprétation resplendit quant à elle de mille feux, dominée par Kristin Scott Thomas, dont la délicatesse contrastée n’a d’égale que la justesse veloutée, Fabrice Luchini, à l’exactitude de haute altitude et Ernst Umhauer, d’une prestance trouble et intense.

 

 

A ce sujet, la complexité des rapports tissés entre les différents personnages mérite maint suffrages, car elle s’abreuve aux sources miroitantes de la dualité, de l’ambiguïté et de la duplicité. Tous évoluent au rythme de la musique composée par Philippe Rombi, qui associe gracilité frémissante et suggestivité intrigante. Les dialogues ont pour leur part du coffre, nourris par une rhétorique alerte, seyante et vigoureuse. Dans un autre registre, le scénario fustige de manière fugitive mais explicite l’angélisme et l’aveuglement de certains pédagogues. Derrière les paravents de la curiosité et de la fascination palpite de surcroît un hymne réfléchi, fervent et mûr en faveur de l’écrit, du roman et de la littérature.

 

Dans la maison joue en outre avec subtilité sur les absences et les manques, que l’écriture vient combler ou occulter. Ainsi, Monsieur Germain n’a ni enfants, ni réel talent et son élève singulier grandit loin de sa mère. Le premier a donc toutes les qualités requises pour devenir le père spirituel du second, du reste en quête d’une conquête promue génitrice de substitution. A ce sujet, le domicile de l’enseignant et le lycée où il exerce baignent dans une lumière crue, généralement blafarde, alors que le foyer des Artole offre souvent des éclairages tamisés, comme si l’apprenti conteur assimilait ces pénates ordinaires à un écrin contrasté et intime, propice aux clairs-obscurs ou aux miroitements des consciences, aux chatoiements comme aux chancèlements et aux chavirements, aux connivences habitées comme aux ambivalences abritées.

 

L’ultime scène suggère pour sa part avec éloquence et finesse que la privation stimule parfois l’inspiration, car l’impétuosité et les débordements de l’imagination octroient alors un antidote adéquat contre le néant. Le motif céleste, lié aux variations figuratives d’une femme peintre, au titre attribué à un livre oublié – « L’enfant de l’orage » – ou à la pluie troublante d’un poème, traduit pour sa part l’éventualité d’une transcendance, en accord avec toutes les formes de création. Et d’indiquer qu’élaboration, construction et composition ne riment pas nécessairement avec déréliction.

 

Au demeurant, la réalisation porte beau, comme en témoignent des éclairages consciencieux, mais n’excède jamais les limites d’une sophistication capiteuse, étrangère aux écarts esthétiques comme aux fantaisies stylistiques. Dans le même ordre d’idées, la caméra ne tire guère parti du décor où évoluent Claude, Raphaël ou ses parents. Déplorons aussi que le va-et-vient entre fiction et réalité produise à l’orée de la conclusion une regrettable confusion, au risque d’engendrer quelques fâcheuses incertitudes.

 

A ce sujet, la dernière partie déçoit les attentes, d’autant que le crescendo ménagé jusqu’alors débouche sur un apogée sans éclat ni intensité, trahi par une péripétie rabougrie, une confrontation asthmatique et une résolution éculée. Seul l’épilogue à l’intérieur d’un parc parviendra à raviver l’intérêt, grâce à un subterfuge dramatique ingénieux et à un audacieux élargissement des perspectives, propre à légitimer une formule fatidique : « à suivre ». Déconvenue supplémentaire, la confrontation entre l’enseignant et le père indigné d’un de ses élèves fleure l’artifice, handicapée par une mise en scène ingrate et par un jeu d’acteurs soudain appuyé. Enfin, le propos reste en-deçà de ses capacités, comme si François Ozon n’avait osé brusquer un sujet qui autorisait pourtant quelques bravades, foucades et incartades.

 

A présent, comme le titre nous y invite, rejoignons Hestia, la divinité du foyer : « (ton haut perché et altier) Vous savez, cet auteur en herbe s’adonne ici au jeu du cadastre exquis. Cependant, sa témérité risque de le laisser un beau jour sans Grimm ni maison. Une habitation peut en effet se refermer sur celui qui y intrigue. En d’autres termes, logis broie qui manigance ».

 

Raisonné, recherché mais réservé, Dans la maison glane un quinze. Certes, le scénario manque parfois d’intrépidité ; ainsi, bien qu’il célèbre la lecture, le propos s’interdit paradoxalement de recourir au romanesque. De plus, la dernière partie peine à convaincre, en raison de ses valses-hésitations et de ses interrogations. Regrettons également que les irruptions incongrues du professeur dans le récit de son élève, d’une franche cocasserie, restent exceptionnelles. Cependant, un tel spectacle se révèle aussi intelligent qu’intrigant. Narration tendue, interprétation trapue et fiction charnue forcent en outre l’adhésion. L’ensemble soutient de surcroît avec tact la cause de la page – « La vie sans histoire ne vaut rien » rappelle à cet égard la figure centrale – contre les gadgets de la modernité. Et de préférer aux prodiges éphémères suscités par la technicité l’ouvrage à magies stables.

 

A la semaine prochaine ; je vous embrasse.

Article rédigé par

Bernard Medioni

De formation littéraire, dont deux années universitaires consacrées aux passions et au mystère chez Alexandre Dumas Père. Bernard Médioni a collaboré à plusieures parutions, parmi lesquelles figurent "L'étudiant"

0 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *